Le Maroc est souvent prĂ©sentĂ© comme l’exception arabe en matière de relations avec les Juifs. Le royaume chĂ©rifien entretient des liens avec IsraĂ«l depuis les Accords d’Abraham, cultive la mĂ©moire de sa communautĂ© juive historique, et le roi Mohammed VI se rĂ©clame lui-mĂŞme d’un rĂ´le de gardien du patrimoine religieux des trois monothĂ©ismes. C’est le pays arabe qui, de loin, affiche la posture institutionnelle la plus favorable Ă la coexistence avec les Juifs.
Et pourtant. Un groupe de touristes juifs religieux qui forment un minyan improvisĂ© dans une rue de Marrakech — une simple prière collective avant que la nuit ne tombe — a suffi Ă provoquer plusieurs jours d’une tempĂŞte qui dit beaucoup sur l’Ă©cart qui peut exister entre la politique officielle d’un État et les rĂ©flexes profonds d’une sociĂ©tĂ©.
De la rue Bab Doukkala aux réseaux sociaux
L’incident s’est produit Ă Bab Doukkala, dans la vieille mĂ©dina de Marrakech. Des Juifs harĂ©dim en visite au Maroc ont rĂ©alisĂ© une prière collective improvisĂ©e contre un mur, avant le coucher du soleil, comme la halakha — la loi juive — l’exige pour certaines prières du soir. Rien dans ce geste ne visait Ă provoquer qui que ce soit. Ils priaient.
La rĂ©action sur les rĂ©seaux sociaux marocains a Ă©tĂ© immĂ©diate et fulgurante. Des utilisateurs ont posĂ© la question, sans ironie apparente : « Des Juifs effectuant des rituels religieux Ă Bab Doukkala, Marrakech. Veulent-ils nous dominer ? » D’autres ont affirmĂ©, dans un dĂ©lire interprĂ©tatif dĂ©connectĂ© de toute rĂ©alitĂ©, que ces Juifs cherchaient Ă transformer ce mur en un nouveau Mur occidental — un nouveau Kotel Ă Marrakech.
Quelqu’un a taguĂ© le mur en arabe : « Bab Doukkala est pour les Marocains, pas pour les Juifs. » Un ancien acteur reconverti en prĂ©dicateur islamiste a publiĂ© sur sa page Facebook que le mur devait ĂŞtre entièrement dĂ©moli et reconstruit pour purifier l’endroit souillĂ© par la prĂ©sence juive. Un grand groupe de jeunes Marocains s’est rendu sur place pour procĂ©der Ă ce qu’ils ont filmĂ© et dĂ©crit comme une « purification symbolique » du mur, vidĂ©o massivement partagĂ©e sur TikTok.
Manifestation, drapeaux brûlés, slogans
L’affaire n’en est pas restĂ©e au stade virtuel. Une manifestation a Ă©tĂ© organisĂ©e devant le mur incriminĂ©. Des pancartes proclamaient : « Non Ă la provocation des sentiments des musulmans. » Un homme filmĂ© devant des ouvriers qui sablaient le graffiti antisĂ©mite s’est mis Ă crier en dĂ©crivant l’incident comme une catastrophe nationale. Une grande banderole a Ă©tĂ© dĂ©ployĂ©e avec l’inscription : « Nous ne craignons pas le sionisme. »
Le deuxième jour, des drapeaux israéliens ont été brûlés dans la rue. Des drapeaux israéliens brûlés, au Maroc, parce que des Juifs ont prié.
La ligne de fracture entre État et société
Ce qui rend cet Ă©pisode particulièrement rĂ©vĂ©lateur, c’est prĂ©cisĂ©ment le contexte dans lequel il se produit. Les mĂ©dias marocains, qui reflètent largement la ligne gouvernementale du royaume, ont massivement pris la dĂ©fense des touristes juifs et condamnĂ© les rĂ©actions hostiles. Le Maroc officiel — celui du palais, des institutions, de la presse alignĂ©e — est sincèrement engagĂ© dans une politique de tolĂ©rance et d’ouverture envers les Juifs et IsraĂ«l.
Mais la rue, elle, raconte une autre histoire. Et dans cette rue, le simple fait de voir des Juifs prier en public dans une ville marocaine suffit Ă dĂ©clencher des accusations de complot, des appels Ă la « purification » d’un espace et des embrasements de drapeaux. Ce n’est pas de la politique pro-palestinienne. Ce n’est pas une protestation contre les opĂ©rations militaires israĂ©liennes Ă Gaza. C’est une rĂ©action viscĂ©rale Ă la prĂ©sence visible de Juifs qui prient.
Ce que cela dit sur la tolérance
Le Maroc est, sans conteste, la nation arabe la plus avancĂ©e sur la question des relations avec les Juifs. Ce fait est rĂ©el et mĂ©rite d’ĂŞtre reconnu. Mais cet Ă©pisode rappelle qu’une politique gouvernementale de tolĂ©rance, aussi sincère soit-elle, ne transforme pas du jour au lendemain les rĂ©flexes d’une sociĂ©tĂ© saturĂ©e depuis des dĂ©cennies de discours antijuif vĂ©hiculĂ© par les prĂ©dicateurs, les rĂ©seaux sociaux et la solidaritĂ© Ă©motionnelle avec la cause palestinienne.
La normalisation entre États peut avancer. Celle des mentalités est une autre affaire, dont le chemin est manifestement encore très long — y compris dans le pays arabe qui, selon tous les critères officiels, devrait être le plus favorable aux Juifs.
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