En mars 1965, un inconnu appela la rédaction d’un journal de Montevideo pour signaler la présence d’un cadavre dans une villa de banlieue. La rédaction crut à un canular. Deux jours plus tard, le même appel. Cette fois, la police se déplaça — et trouva un corps en décomposition dans une caisse, avec une liste de crimes épinglée dessus, signée d’une organisation dont personne n’avait jamais entendu parler : « Nous n’oublierons jamais. » L’enquête locale ne mena nulle part. Ce n’est que trente ans plus tard qu’Israël admit la vérité : c’était le Mossad.
Herberts Cukurs était un aviateur letton célèbre dans l’entre-deux-guerres — pilote accompli, constructeur de ses propres appareils, qui avait relié la Lettonie au Japon, à la Chine, à l’Inde, et même à la Palestine mandataire, d’où il était revenu avec des éloges pour le projet sioniste. Sa réputation de héros national letton s’effondra lorsque les nazis occupèrent la Lettonie en 1941. Cukurs rejoignit le commando Arajs, une unité lettone sous commandement SS. Ce qui suivit fait partie des épisodes les plus sombres de la Shoah en pays baltes.
Selon les témoignages de survivants et d’habitants lettons, Cukurs participa activement aux massacres du ghetto de Riga et au massacre de la forêt de Rumbula, où environ 25 000 Juifs furent tués. Il était connu pour parcourir les rues de Riga à cheval en tirant sur des Juifs au hasard. Son surnom — le « Boucher de Riga » — lui venait de sa jouissance à incendier des synagogues avec leurs fidèles à l’intérieur, et à jeter des enfants juifs depuis des toits d’immeubles en leur tirant dessus. Les enquêtes ultérieures établirent sa responsabilité directe dans l’assassinat d’environ 13 000 Juifs, et sa supervision indirecte sur quelque 30 000 autres.
La fuite et la traque
Quand les Soviétiques reprirent la Lettonie, Cukurs s’enfuit à Berlin, obtint — probablement par corruption — un visa et disparut au Brésil. Son nom fut mentionné plusieurs fois lors des procès de Nuremberg, mais sans localisation précise, il ne fut jamais formellement inculpé. À Rio de Janeiro, où il s’installa d’abord, il se présenta comme un réfugié letton fuyant le communisme. Les survivants de la Shoah le reconnurent rapidement. Des Juifs brésiliens l’attaquèrent physiquement dans la rue. L’Allemagne de l’Ouest demanda son extradition, mais la requête fut légalement irrecevable — Cukurs n’avait jamais été citoyen allemand. Il quitta Rio et s’installa dans une résidence fortifiée à São Paulo, où il gérait un petit commerce de tourisme aérien.
En automne 1964, une proposition circule en Europe d’appliquer un délai de prescription aux crimes nazis. Israël, qui venait trois ans plus tôt de découvrir l’étendue de la Shoah à travers le procès Eichmann, s’y opposa vigoureusement. Pour peser sur l’opinion publique mondiale et rappeler la gravité des crimes impunis, Tel Aviv décida de frapper un criminel nazi de haut rang. Cukurs, sur la liste des recherchés du Mossad depuis les années 1950, fut désigné.
L’opération : un homme d’affaires autrichien imaginaire
L’agent du Mossad Yaakov Meidad — qui avait participé à l’enlèvement d’Eichmann — reçut la mission de servir d’appât. Il entra dans la peau d’Anton Kintzel, homme d’affaires autrichien cherchant des opportunités d’investissement en Amérique du Sud. Pendant plusieurs semaines, il parcourut les agences touristiques de São Paulo, distribuait ses cartes de visite, se montrait généreux. Quand il arriva chez Cukurs, tout le milieu avait déjà entendu parler de lui.
Cukurs était extrêmement méfiant — entouré de gardes du corps, armé en permanence. Meidad comprit que la confiance ne s’achetait que par le portefeuille : il commanda un vol touristique à Cukurs. À l’atterrissage, Cukurs l’invita à bord de son bateau. Au cours de la conversation, il demanda à l’ »Autrichien » où il avait servi pendant la guerre. Meidad releva sa chemise pour montrer une cicatrice abdominale — en réalité résultat d’une opération à l’hôpital Beilinson de Petah Tikva, pas d’une blessure de guerre. Cukurs fut satisfait. L’invitation à dîner chez lui suivit : Meidad avait passé le premier test.
La série de tests continua. Cukurs emmena un jour Meidad sans prévenir dans une ferme isolée — une manœuvre potentiellement mortelle. Meidad suivit sans hésiter, sachant que c’était le seul moyen de gagner la confiance d’un homme aussi méfiant. À un moment, Cukurs sortit une arme — non pour tirer, mais pour tester les aptitudes de tir de son nouvel « associé ».
Le Mossad avait décidé dès le départ que l’élimination ne pouvait pas avoir lieu sur le sol brésilien : risque de représailles contre la communauté juive locale, et peine de mort en vigueur qui aurait pu menacer des agents en cas d’échec. Meidad reçut l’ordre d’attirer Cukurs hors du pays. La cible choisie fut l’Uruguay.
Meidad, rentré en Europe, entretint une correspondance postale régulière avec Cukurs, puis l’invita à Montevideo pour examiner des opportunités d’investissement. Cukurs ignora les avertissements du chef de la police de São Paulo, qui lui déconseillait de partir. Avant de quitter le Brésil, il remit pourtant à sa femme une photo de lui en compagnie d’ »Anton Kintzel » — avec la consigne de la donner à la police s’il lui arrivait quelque chose.
La villa et la caisse
Le jour du rendez-vous, Cukurs et Meidad sillonnèrent Montevideo pendant des heures en voiture, visitant des locaux. En fin d’après-midi, Meidad conduisit Cukurs vers « leurs nouveaux bureaux » dans une villa de banlieue. Quand Cukurs franchit le seuil, quatre agents du Mossad en sous-vêtements — pour ne laisser aucune fibre vestimentaire — l’attendaient.
Le plan initial prévoyait de le maîtriser, de lui faire subir un procès sommaire, puis de l’exécuter. Mais Cukurs, 65 ans, se défendit avec une vigueur inattendue. Il tenta de sortir son arme. Il mordit profondément le doigt d’un des agents. L’un des combattants finit par l’atteindre à la tête avec un objet lourd, puis un autre agent l’abattit d’un coup de feu.
Les agents placèrent le corps dans une caisse préparée à l’avance, y joignirent la liste de ses crimes, signèrent au nom de l’organisation fantôme, nettoyèrent méticuleusement les lieux et quittèrent l’Uruguay.
Politiquement, l’opération atteignit son objectif. L’événement fut perçu comme un avertissement : la chasse aux criminels nazis ne s’arrêterait pas. La pression internationale inversa le rapport de force sur la question de la prescription, qui disparut de l’agenda législatif européen.
Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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