Tony Fernandes ne mâche pas ses mots. Le PDG d’AirAsia, qui en a vu d’autres — dont la quasi-destruction de son entreprise pendant le Covid — affirme que le choc actuel est pire. Pire que la pandĂ©mie. Pire que tout ce que l’industrie aĂ©rienne mondiale a traversĂ© depuis des dĂ©cennies. La cause : la flambĂ©e du prix du kĂ©rosène consĂ©cutive Ă la guerre avec l’Iran et Ă la fermeture du dĂ©troit d’Ormuz depuis dĂ©but mars 2026.
Dans une dĂ©claration au Financial Times, Fernandes a dĂ©crit un secteur qui s’est rĂ©veillĂ© quasiment du jour au lendemain dans un monde oĂą son principal poste de coĂ»t avait triplĂ©. Fin fĂ©vrier, le baril de carburĂ©acteur s’Ă©changeait autour de 85 dollars. En quelques jours, il a dĂ©passĂ© les 200 dollars. Pour des compagnies dont le modèle Ă©conomique repose sur des marges serrĂ©es et des volumes massifs, c’est une Ă©quation impossible.
Ormuz fermĂ©, les rĂ©serves s’Ă©vaporent
La fermeture du dĂ©troit d’Ormuz n’a pas seulement fait monter les prix — elle a créé des pĂ©nuries physiques. De nombreux petits aĂ©roports Ă travers le monde n’ont pas rĂ©ussi Ă maintenir des rĂ©serves de carburant suffisantes, amplifiant la pression sur les compagnies qui les desservent. En rĂ©ponse, des tarifs ont Ă©tĂ© augmentĂ©s et des liaisons supprimĂ©es. L’ajustement s’est fait dans la douleur, au dĂ©triment des passagers et des finances des opĂ©rateurs.
La première victime emblĂ©matique de cette nouvelle rĂ©alitĂ© est amĂ©ricaine : Spirit Airlines, compagnie low-cost qui vient de s’effondrer cette semaine. Ses avocats ont explicitement invoquĂ© la hausse du carburant liĂ©e au conflit iranien comme facteur ayant rendu toute sortie de faillite impossible. Fernandes estime que Spirit ne sera pas la dernière. D’autres low-cost amĂ©ricaines sont, selon lui, en difficultĂ© sĂ©rieuse, et une vague de consolidations — fusions et absorptions — semble inĂ©vitable dans les mois qui viennent.
Le modèle low-cost sous pression maximale
Les compagnies Ă bas coĂ»ts sont particulièrement exposĂ©es Ă ce type de choc. Leur avantage concurrentiel repose sur la compression maximale des coĂ»ts d’exploitation — et le carburant en reprĂ©sente souvent 30 Ă 40% du total. Quand ce poste triple, l’ensemble de l’architecture tarifaire s’effondre. On ne peut pas vendre un billet Ă 49 euros quand le seul coĂ»t du kĂ©rosène pour le siège dĂ©passe cette somme.
Les compagnies traditionnelles, qui pratiquent davantage la couverture financière sur les prix du carburant, disposent d’un matelas temporaire. Mais pour les pure players du low-cost, il n’existe pas de filet de sĂ©curitĂ© : la hausse est immĂ©diate et brutale.
L’Asie tire son Ă©pingle du jeu
C’est lĂ qu’intervient le paradoxe identifiĂ© par Fernandes. Pendant que l’industrie mondiale souffre, les compagnies asiatiques se trouvent dans une position relativement meilleure — et certaines y voient mĂŞme une opportunitĂ©. La demande de voyages rĂ©gionaux en Asie reste solide. Plus encore : la gĂ©opolitique du conflit a eu un effet de redirection des flux. Des passagers qui auraient normalement empruntĂ© des routes longues-courriers via le Golfe — dĂ©sormais perturbĂ©es par la crise — se tournent vers des destinations asiatiques. La rĂ©duction de capacitĂ© dans le Golfe et la flambĂ©e des tarifs vers l’Europe ont, en quelque sorte, boostĂ© le trafic intra-asiatique.
BahreĂŻn et le pari du long terme
AirAsia avait lancĂ© en fĂ©vrier un hub Ă BahreĂŻn, conçu comme pivot entre l’Asie, le Moyen-Orient et l’Europe via des vols long-courriers. Cinquante mille billets avaient Ă©tĂ© vendus pour des liaisons Kuala Lumpur–Londres via BahreĂŻn, prĂ©vues dès juin. La guerre a changĂ© la donne : la compagnie ne fait plus la promotion active de ces vols, mais elle ne renonce pas Ă son hub bahreĂŻni. Fernandes maintient l’engagement stratĂ©gique — tant qu’aucun nouveau conflit n’Ă©clate.
Ce qui aurait pu sembler ĂŞtre un pari risquĂ© prend une dimension diffĂ©rente Ă la lumière de l’accord signĂ© simultanĂ©ment avec Airbus : 150 appareils A220-300, pour un montant total de 19 milliards de dollars. Une commande record pour le Canada, oĂą ces avions sont assemblĂ©s Ă QuĂ©bec. Si Airbus dĂ©veloppe une version Ă©largie du modèle avec 25 sièges supplĂ©mentaires, Fernandes a dĂ©jĂ annoncĂ© qu’il en commanderait 150 de plus. L’accord, prĂ©parĂ© depuis un an, n’a pas Ă©tĂ© affectĂ© par la crise. C’est un signal clair : AirAsia joue la reprise Ă long terme, pendant que ses concurrentes comptent leurs pertes Ă court terme.
Dans un secteur oĂą la survie se mesure dĂ©sormais en semaines pour les plus fragiles, ce type de pari Ă contre-courant est soit du gĂ©nie, soit de l’inconscience. Fernandes, manifestement, a choisi son camp.
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