C’est une image qui a quelque chose de piquant : Éric Zemmour, président de Reconquête!, en déplacement à Madrid pour la sortie en espagnol de son livre La Messe n’est pas dite, prend le micro d’i24NEWS pour fustiger la politique pro-boycott du gouvernement socialiste espagnol envers Israël. L’homme qui divise en France se retrouve, depuis la capitale ibérique, à défendre une démocratie que ses hôtes politiques voudraient voir mise au ban du sport et de la culture internationale.
Le boycott est au cœur du sujet. Depuis plusieurs mois, des responsables politiques espagnols réclament un durcissement des sanctions contre Israël dans le contexte de la guerre à Gaza, y compris dans les domaines sportif, culturel et diplomatique. Pedro Sánchez, le Premier ministre socialiste, est dans la ligne de mire directe de Zemmour. Selon lui, Sánchez cherche à « capitaliser sur une proximité avec le monde islamique » et s’abandonne à « un palestinisme débridé ». Deux noms français surgissent dans sa démonstration, comme des repoussoirs familiers : Jean-Luc Mélenchon et Rima Hassan. Pour Zemmour, la ligne idéologique qui relie Madrid à Paris en matière de politique israélienne ne souffre d’aucune ambiguïté.
Mais c’est l’argument footballistique qui retient l’attention dans son intervention. Pour illustrer ce qu’il perçoit comme une politique d’ostracisation sélective, Zemmour convoque le Real Madrid — le club le plus titré de l’histoire de la Coupe d’Europe, quinze Ligues des champions à son palmarès. Ses premiers succès européens remontent à la fin des années 1950, une époque où l’Espagne vivait sous la botte du général Franco. La dictature n’avait pas valu au Real Madrid l’exclusion des compétitions continentales. « Personne ne songeait à interdire au Real Madrid les compétitions européennes », souligne-t-il. Le paradoxe est limpide : une dictature n’avait pas provoqué l’exclusion sportive de ses clubs, mais une démocratie élective, elle, se retrouverait aujourd’hui la cible d’un mouvement d’expulsion internationale.
Car c’est bien là l’argument central de Zemmour : Israël est, selon lui, « une démocratie où les dirigeants sont élus par le peuple ». Cette qualification — aussi contestée soit-elle dans d’autres cercles — lui sert de fondement pour dénoncer ce qu’il considère comme un traitement politique inédit, sans précédent dans l’histoire européenne d’après-guerre. L’idée n’est pas neuve dans les milieux pro-israéliens, mais elle prend une résonance particulière lorsqu’elle est formulée depuis Madrid même, en plein cœur du pays dont le gouvernement est précisément visé.
L’intervention de Zemmour s’inscrit dans un contexte espagnol qui s’est durci progressivement depuis octobre 2023. Des villes, des municipalités, des fédérations sportives — le mouvement de rejet d’Israël a pris une ampleur institutionnelle notable en Espagne, bien au-delà des déclarations symboliques. Les annulations de représentations culturelles israéliennes, les résolutions municipales de boycott économique, les appels à l’exclusion des compétitions sportives : l’Espagne est devenue, en Europe, l’un des terrains les plus actifs de cette campagne de marginalisation. Et ce n’est pas un simple phénomène municipal ou marginal — c’est une orientation assumée par des composantes importantes du gouvernement au pouvoir.
Face à cela, Zemmour joue une partition qui lui est familière : celle du contradicteur solitaire qui dit tout haut ce que d’autres taisent, et qui choisit le terrain adverse pour le faire. Venir à Madrid défendre Israël, c’est aussi une posture, un geste calculé qui nourrit sa communication politique autant qu’il exprime une conviction. Cela ne retire rien à la substance de son argument sur le deux poids, deux mesures historique — mais cela lui donne une coloration qui transcende la simple prise de position géopolitique.
La question du boycott sportif d’Israël, en particulier, reste explosive. Elle touche à des principes fondateurs du sport international qui ont longtemps refusé de mélanger compétition et politique — avec des exceptions notoires, comme l’apartheid sud-africain, qui ont précisément établi des précédents dont se réclament aujourd’hui les partisans de l’exclusion d’Israël. C’est sur ce terrain-là que le débat est le plus âpre, et c’est là que la comparaison de Zemmour avec le franquisme des années 1950 trouve son tranchant : à l’époque, le sport n’avait pas été mobilisé comme instrument de pression politique contre l’Espagne de Franco. Pourquoi Israël ferait-il exception, et selon quels critères ?
Des questions que Madrid, pour l’heure, ne se pose visiblement pas.
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