Au cĹ“ur des nĂ©gociations entre l’Iran et les États-Unis, une bataille se jouait en parallèle des discussions sur l’enrichissement d’uranium — une bataille invisible, menĂ©e sur le terrain de la psychologie. C’est ce que rĂ©vèle le colonel (res.) Doron Hadar, ancien commandant de l’unitĂ© de nĂ©gociation de l’Ă©tat-major gĂ©nĂ©ral de Tsahal, dans un entretien accordĂ© Ă Maariv. Celui qui a passĂ© des annĂ©es Ă analyser les ennemis d’IsraĂ«l pour en dĂ©coder les ressorts profonds livre une lecture sans concession du comportement iranien face Ă l’administration Trump.
Pour Hadar, l’approche iranienne s’inscrit dans une logique qu’il connaĂ®t de l’intĂ©rieur : celle du profilage adverse, discipline fondatrice de tout processus de nĂ©gociation sĂ©rieux. « C’est un outil de base dans toute nĂ©gociation », dit-il d’emblĂ©e. « L’une des premières choses que tu dois savoir, c’est Ă qui tu as affaire. »
Cartographier l’ennemi avant de lui parler
La mĂ©thode qu’il dĂ©crit n’est pas celle d’un psychologue de cabinet. C’est celle d’un officier de renseignement qui a appris Ă dissĂ©quer les hommes autant que les organisations. Avant d’entrer dans une salle de nĂ©gociation, il faut avoir rĂ©pondu Ă une sĂ©rie de questions prĂ©cises : quelles sont les faiblesses de l’interlocuteur ? Quelles sont ses forces ? Dans quelle mesure est-il coupĂ© de la rĂ©alitĂ© ? Dans quelle mesure est-il fonctionnel ? Qui, au sein de son camp, peut perturber la dynamique ? Qui influence rĂ©ellement les dĂ©cisions ? Et surtout — ce dĂ©tail qui change tout — est-ce qu’il dĂ©cide par instinct, par le ventre, ou de façon rationnelle ?
Ce dernier point, insiste Hadar, conditionne l’ensemble de la stratĂ©gie Ă adopter. Un nĂ©gociateur qui ne connaĂ®t pas la rĂ©ponse Ă cette question avance Ă l’aveugle.
Mais le profilage ne se limite pas Ă l’Ă©valuation. Il oriente aussi la forme que prendront les propositions. Hadar explique ainsi que la mĂŞme offre de fond doit ĂŞtre prĂ©sentĂ©e diffĂ©remment selon la psychologie du vis-Ă -vis. Face Ă un profil paranoĂŻaque, l’enjeu est de mĂ©nager des sorties de secours : « Tu dois lui prĂ©senter un plan dans lequel les risques sont disposĂ©s de telle sorte qu’il puisse quitter l’accord. Il cherche avant tout comment sortir du dispositif. » Ă€ l’inverse, face Ă un profil obsessionnel — celui qui vit dans les dĂ©tails — une proposition globale ne passera pas. « Tu ne peux pas lui soumettre une offre gĂ©nĂ©rale. Tu es obligĂ© de le noyer dans les dĂ©tails. »
Ces archĂ©types, Hadar les a appliquĂ©s Ă des adversaires bien rĂ©els au fil de sa carrière. Et c’est cette mĂŞme grille de lecture qu’il applique aujourd’hui Ă la conduite iranienne face Ă Trump.
La parade iranienne : déstabiliser par le bas
Ce que TĂ©hĂ©ran a fait dans les nĂ©gociations avec Washington, selon Hadar, est Ă contre-courant de ce qu’on attendrait intuitivement. Flatter le prĂ©sident amĂ©ricain, le valoriser, jouer sur son ego — c’est la tentation naturelle face Ă un interlocuteur connu pour sa sensibilitĂ© au prestige. Les Iraniens ont fait exactement l’inverse.
« Les Iraniens, pendant les nĂ©gociations, ont fait quelque chose d’opposĂ© », affirme Hadar. « Ils n’ont pas valorisĂ© Trump — ils ont fait le contraire, encore et encore. Après chacune de ses dĂ©clarations, ils dĂ©mentaient ou minimisaient. »
Pourquoi ce choix ? La rĂ©ponse de Hadar est tranchante : « Ă€ mon avis, ils lui faisaient passer des tests pour savoir s’il avait une motivation rĂ©elle Ă entrer en guerre, ou s’il Ă©tait de toute façon ligotĂ© — et que quoi qu’il arrive dans les nĂ©gociations, il n’attaquerait pas. »
Autrement dit, les dĂ©nĂ©gations et les humiliations rĂ©pĂ©tĂ©es n’Ă©taient pas le signe d’une maladresse diplomatique. C’Ă©tait une sonde. Une façon de mesurer la profondeur de l’engagement amĂ©ricain, et d’Ă©valuer si les menaces militaires de Trump Ă©taient rĂ©elles ou rhĂ©toriques. Les Iraniens testaient le seuil de rupture — et par extension, la marge de manĹ“uvre dont ils disposaient pour poursuivre leurs objectifs tout en maintenant les nĂ©gociations Ă flot.
Cette lecture donne une tout autre Ă©paisseur aux Ă©changes publics souvent perçus comme chaotiques entre Washington et TĂ©hĂ©ran. Derrière l’apparente cacophonie, Hadar voit une mĂ©canique dĂ©libĂ©rĂ©e, rodĂ©e, propre Ă une civilisation qui pratique l’art de la nĂ©gociation depuis des millĂ©naires.
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