Le mari-canapĂ© du Chabbat : portrait d’un phĂ©nomène qui ne fait rire que lui

Il y a un moment prĂ©cis, chaque vendredi soir ou samedi midi, que des milliers de femmes juives connaissent par cĹ“ur. La table est encore couverte de plats, les invitĂ©s finissent leur dessert, les enfants regardent, et lui — le maĂ®tre de maison, le père de famille, l’homme qui a chantĂ© les zmirot avec entrain et qui a peut-ĂŞtre mĂŞme aidĂ© Ă  dresser la table — bascule doucement en arrière sur sa chaise, croise les bras sur le ventre, et s’endort. Bouche entrouverte. Parfois avec un lĂ©ger ronflement en guise de point final Ă  la conversation.

Ce phĂ©nomène a un nom officieux dans beaucoup de foyers : le coma post-Chabbat. Et il mĂ©riterait d’ĂŞtre Ă©tudiĂ© sĂ©rieusement, tant il est rĂ©pandu, universellement reconnu, et obstinĂ©ment dĂ©fendu par ceux qui le pratiquent avec la conviction tranquille d’exercer un droit fondamental.

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La nuance qu’il faut poser d’emblĂ©e

Soyons honnĂŞtes — et prĂ©cis, parce que la prĂ©cision ici est importante. La question n’est pas de savoir si le mari aide ou non. Certains aident beaucoup. Certains cuisinent, font les courses, dĂ©barrassent avec enthousiasme, et mĂ©ritent tous les Ă©loges. Ce n’est pas le sujet.

Le sujet, c’est ce qui se passe exactement Ă  la fin du repas. Que vous ayez Ă©pluchĂ© les lĂ©gumes, mis la table, chantĂ© avec les enfants et servi les plats — rien de tout cela ne justifie de s’effondrer sur sa chaise comme un soufflĂ© ratĂ© dès que le dernier convive pose sa fourchette. Contribuer au repas ne donne pas le droit de le conclure par un numĂ©ro de sommeil public. Ce sont deux choses distinctes, et les confondre est l’une des grandes erreurs conceptuelles de notre Ă©poque domestique.

L’art de disparaĂ®tre sans bouger

Ce qui est remarquable dans le phĂ©nomène du mari-canapĂ©, c’est sa capacitĂ© Ă  ĂŞtre physiquement prĂ©sent tout en Ă©tant totalement absent. Il est lĂ  — son corps occupe la chaise, son assiette est encore devant lui — mais son esprit est parti depuis la bĂ©nĂ©diction finale. Les paupières descendent progressivement, la tĂŞte s’incline avec une lenteur majestueuse, et en l’espace de trois minutes il a rejoint un monde parallèle oĂą il n’y a ni cafĂ© Ă  servir, ni conversation Ă  entretenir, ni enfants Ă  coucher.

Pendant ce temps, la vie continue autour de lui. Les invitĂ©s reprennent une conversation qu’il n’entend plus. Les enfants observent. Et l’ambiance de la table, qui Ă©tait joyeuse et animĂ©e, se recalibre doucement autour de l’homme qui dort.

Ce que voient les enfants

Les enfants regardent. Ils enregistrent tout, silencieusement et durablement. Ce qu’ils voient chaque semaine Ă  cette table n’est pas anodin : un adulte qui, sitĂ´t le repas terminĂ©, considère que sa participation Ă  la soirĂ©e est close et que le reste — la conversation, la prĂ©sence, le maintien du lien familial — peut se gĂ©rer sans lui.

Le petit garçon qui observe retient une leçon non formulĂ©e mais parfaitement claire sur ce que signifie ĂŞtre un homme Ă  table. La petite fille qui reste Ă©veillĂ©e et active pendant que son père dort enregistre quelque chose sur les rĂ´les et les attentes qui ne s’effacera pas facilement.

Ce n’est pas une question de tâches mĂ©nagères. C’est une question de prĂ©sence. Et la prĂ©sence, ça ne se dĂ©lègue pas au ronflement.

La question des invités — un chapitre à part

S’endormir devant des invitĂ©s constitue un niveau supĂ©rieur dans la discipline. Parce que lĂ , il ne s’agit plus seulement d’un arrangement intĂ©rieur entre Ă©poux — il s’agit d’un message envoyĂ© Ă  des personnes qui ont fait l’effort de se dĂ©placer, de s’habiller, d’apporter quelque chose, et qui mĂ©ritent en retour une prĂ©sence minimale de la part de leurs hĂ´tes.

L’hĂ´tesse sourit. Elle fait la conversation pour deux, relance les sujets, remplit les verres. Les invitĂ©s regardent leurs mains. Tout le monde fait semblant que c’est normal. La gĂŞne est palpable pour tout le monde — sauf pour lui, qui dort.

Le réveil et ses suites

Le rĂ©veil mĂ©rite aussi d’ĂŞtre documentĂ©. L’homme Ă©merge, cligne des yeux, regarde autour de lui avec l’air lĂ©gèrement dĂ©calĂ© de quelqu’un qui revient d’un voyage, et demande — invariablement — « on prend le cafĂ© ? » Comme si le cafĂ© Ă©tait la prochaine Ă©tape logique d’une soirĂ©e dont il avait suivi chaque instant avec attention. Parfois il ajoute, avec un sourire satisfait : « C’Ă©tait excellent. » Ce qui est vrai. Et ce qui ne change rien.

Remettre les pendules Ă  l’heure

Le repos du Chabbat est une valeur noble et rĂ©elle. Personne ne conteste le droit de souffler, de ralentir, de lâcher le rythme effrĂ©nĂ© de la semaine. Mais le Chabbat est aussi — et peut-ĂŞtre surtout — un temps de prĂ©sence. PrĂ©sence Ă  sa famille, Ă  ses invitĂ©s, Ă  ses enfants, Ă  son conjoint. Un temps oĂą l’on est lĂ , vraiment lĂ , autour d’une table commune.

S’endormir dessus, c’est prĂ©cisĂ©ment l’inverse.

Le lit existe. Il est confortable, discret, et personne ne vous y regarde. Le Chabbat après-midi est long et gĂ©nĂ©reux — il y a largement le temps d’une sieste digne de ce nom, dans un espace prĂ©vu Ă  cet effet, après avoir honorĂ© ses invitĂ©s et accompagnĂ© sa famille.

La diffĂ©rence entre se reposer et ronfler Ă  table devant tout le monde, c’est une question de forme. Et la forme, au Chabbat comme ailleurs, c’est une façon de dire Ă  ceux qu’on aime qu’ils comptent.

 


Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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