C’Ă©tait un vendredi. Le 27 septembre 2024, peu après 18h00. Dans les entrailles du quartier de la Dahiyeh, Ă Beyrouth, Hassan Nasrallah tenait une rĂ©union dans son bunker souterrain, convaincu d’ĂŞtre intouchable. Ă€ ce mĂŞme instant, les Ă©quipes au sol de l’escadron 69, sur la base de Hatzor, achevaient d’armer quatorze chasseurs F-15I. Quatre-vingt-trois bombes d’une tonne chacune attendaient l’ordre de dĂ©part. Le chef du Hezbollah ne savait pas que c’Ă©tait sa dernière heure.
Mais pour comprendre ce moment précis, il faut remonter le fil — et saisir le rôle décisif joué par les bipeurs.
La fracture : quand les bipeurs ont tout changé
Selon des sources militaires israĂ©liennes, le tournant dĂ©cisif dans la dĂ©cision d’Ă©liminer Nasrallah est intervenu après l’opĂ©ration des bipeurs piĂ©gĂ©s, les 17 et 18 septembre 2024. En une seule journĂ©e, quelque 4 000 appareils de communication du Hezbollah avaient explosĂ© simultanĂ©ment Ă travers le Liban, tuant des dizaines d’agents, en blessant des centaines d’autres et aveuglant une partie du commandement de l’organisation. Une organisation qui, jusqu’Ă ce moment, se croyait impermĂ©able Ă toute infiltration.
L’opĂ©ration avait Ă©tĂ© prĂ©parĂ©e pendant dix ans. Deux anciens agents du Mossad, qui se sont exprimĂ©s Ă visage masquĂ© dans le cadre de l’Ă©mission amĂ©ricaine 60 Minutes de CBS, ont rĂ©vĂ©lĂ© comment IsraĂ«l avait créé de toutes pièces une sociĂ©tĂ© fantĂ´me pour vendre des bipeurs piĂ©gĂ©s au Hezbollah. « Gold Apollo ne savait absolument pas qu’ils travaillaient avec le Mossad, et le Hezbollah non plus — tout Ă©tait contrĂ´lĂ© par nous dans les coulisses », a dĂ©clarĂ© l’un des agents, sous le pseudonyme de Gabriel. L’autre, « Michael », a dĂ©crit la genèse du projet : des maquettes, des fausses publicitĂ©s sur YouTube, des brochures commerciales. Le produit Ă©tait conçu pour sembler Ă©tanche, rĂ©sistant Ă la poussière, avec une longue autonomie de batterie — assez attrayant pour que le Hezbollah en commande massivement.
Et lorsque les appareils ont explosĂ©, Nasrallah lui-mĂŞme, dans son bunker, a assistĂ© en direct sur Ă©crans aux images de ses combattants qui s’effondraient. Un agent du Mossad a rĂ©vĂ©lĂ© que le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du Hezbollah avait vu de ses propres yeux les bipeurs exploser et ses hommes tomber. Ce spectacle, selon les sources, est celui qui a scellĂ© la dĂ©cision israĂ©lienne : frapper maintenant, avant qu’il ne rĂ©agisse.
Une tromperie de vingt ans
Nasrallah n’Ă©tait pas un homme impulsif. Les officiers du renseignement israĂ©lien qui l’ont suivi pendant des annĂ©es le dĂ©crivent comme quelqu’un qui aimait analyser, collecter du renseignement et dĂ©libĂ©rer avant d’agir. Après le 7 octobre 2023, il avait choisi de ne pas lancer une grande offensive contre le Nord d’IsraĂ«l — car l’effet de surprise Ă©tait perdu. Il s’Ă©tait contentĂ© de tirs de roquettes, maintenant une Ă©quation qu’il croyait maĂ®triser : tant que Tsahal opĂ©rait Ă Gaza, les tirs continueraient.
Ce que Nasrallah n’avait pas compris, selon des hauts responsables militaires israĂ©liens, c’est que Tsahal l’avait progressivement dĂ©pouillĂ©, couche par couche, des outils qui lui permettaient d’Ă©valuer et de rĂ©pondre. L’Ă©limination de Fouad Choukr, bras droit de Nasrallah et chef d’Ă©tat-major du Hezbollah, en juillet 2024, l’avait rendu, selon les mots de sources du renseignement, « aveugle » sur le plan opĂ©rationnel. Choukr Ă©tait le seul capable de connecter les commandants de terrain au haut commandement, de reconstruire une image de situation et de planifier une riposte. Après lui, des dizaines de commandants de brigades et de divisions du Hezbollah avaient Ă©tĂ© Ă©liminĂ©s les uns après les autres.
« Nasrallah a reçu des anesthĂ©sies progressives après la frappe Ă Majdal Shams », a confiĂ© un haut responsable de Tsahal. « Il n’a pas compris qu’IsraĂ«l avait depuis longtemps brisĂ© l’Ă©quation et Ă©tait en train de s’attaquer directement Ă lui. » Jusqu’Ă la dernière seconde, il continuait d’agir comme si tout Ă©tait normal — une suffisance qui n’est pas sans rappeler la manière dont Sinawar avait endormi IsraĂ«l avant le 7 octobre.
La décision et la minuterie
C’est le chef du renseignement militaire, le gĂ©nĂ©ral Shlomi Binder, qui a dirigĂ© la dĂ©libĂ©ration finale. Lui-mĂŞme surpris au dĂ©part par le consensus qui se dessinait, il avait cherchĂ© des voix opposĂ©es Ă l’Ă©limination — et n’en avait trouvĂ© aucune. Nasrallah n’Ă©tait pas seulement le chef du Hezbollah : il Ă©tait, selon l’analyse du renseignement israĂ©lien, « le ciment » de l’axe de la rĂ©sistance tout entier, « le rĂ©solveur de conflits » entre ses diffĂ©rentes composantes, depuis les Houthis au YĂ©men jusqu’aux milices chiites irakiennes.
Lors de la rĂ©union dĂ©cisive avec le Premier ministre, le commandant de l’armĂ©e de l’air, le gĂ©nĂ©ral Tomer Bar, a posĂ© la question en termes dĂ©finitifs : « S’il est lĂ , nous le tuons. » Quand le renseignement a confirmĂ© la prĂ©sence de Nasrallah dans le bunker souterrain du quartier de Borj el-Brajneh Ă Dahiyeh, l’ordre a Ă©tĂ© donnĂ© Ă l’escadron 69. Ă€ 18h21, quatorze chasseurs ont dĂ©collĂ©.
Les 83 bombes ont Ă©tĂ© larguĂ©es en dix secondes sur les bâtiments et les issues de secours. Les champignons de fumĂ©e et les nuages de poussière Ă©taient visibles Ă des kilomètres. Selon les experts militaires, quiconque se trouvait dans le système souterrain adjacent Ă Nasrallah est mort par asphyxie, ondes de choc ou enseveli sous les dĂ©combres. Le corps de Nasrallah a Ă©tĂ© retrouvĂ© jours plus tard, aux cĂ´tĂ©s de celui d’Ali Karkhi, commandant du front sud du Hezbollah.
Un Moyen-Orient sans l’homme qui le tenait
L’onde de choc a traversĂ© la rĂ©gion entière. Nasrallah dirigeait le Hezbollah depuis quarante ans et avait, selon les analystes du renseignement israĂ©lien, pris le rĂ´le de coordinateur suprĂŞme de l’axe iranien depuis l’Ă©limination du gĂ©nĂ©ral Qassem Soleimani en 2020. Sa disparition a dĂ©stabilisĂ© le Hezbollah Ă un point que personne n’anticipait dans l’organisation — ni en Iran. Lorsque le Hezbollah a voulu riposter, il ne lui restait qu’une fraction de ses capacitĂ©s de feu initiales, après des mois de frappes israĂ©liennes ciblĂ©es.
« On lui a chargĂ© le sac, pierre par pierre », a rĂ©sumĂ© un gĂ©nĂ©ral de l’armĂ©e de l’air. « Il n’a pas senti le poids. »
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