Alors qu’aux États-Unis, l’inauguration de Joe Biden a suscitĂ© une joie gĂ©nĂ©ralisĂ©e parmi ses partisans et la consternation parmi ses dĂ©tracteurs, parmi les alliĂ©s des États-Unis au Moyen-Orient, il y a un sentiment d’anticipation anxieuse. Partageant ce sentiment, le dirigeant sortant d’IsraĂ«l, les dirigeants des États arabes sunnites modĂ©rĂ©s et mĂŞme de nombreux membres de l’opposition israĂ©lienne qui souhaitent voir Netanyahu remplacĂ©.
Le dĂ©nominateur commun derrière cette prĂ©occupation est l’Ă©tat d’esprit idĂ©ologique de ceux qui ont Ă©tĂ© choisis pour des nominations critiques dans l’administration de Biden. Il est Ă craindre que ces personnes n’encouragent Biden Ă s’engager dans une politique douce envers l’Iran comme prix Ă payer pour restaurer l’alliance amĂ©ricano-europĂ©enne, que (selon le consensus libĂ©ral) l’ancien prĂ©sident Trump a fait beaucoup pour compromettre.
Il y a une raison historique Ă cette prĂ©occupation. L’Ă©quipe de Biden est dirigĂ©e par Anthony Blinken, secrĂ©taire d’État dĂ©signĂ© et ancien conseiller Ă la sĂ©curitĂ© nationale d’Obama. C’est Blinken qui a dirigĂ© l’accord nuclĂ©aire de 2015 avec l’Iran, qui a nui aux relations amĂ©ricaines avec leurs alliĂ©s au Moyen-Orient dans le but de cimenter l’alliance avec l’Europe.
Selon tous les critères objectifs et subjectifs, les alliĂ©s europĂ©ens de Washington sont bien plus importants que ses alliĂ©s au Moyen-Orient. L’Europe est le plus grand partenaire commercial et de services des États-Unis et abrite son alliance la plus formidable (du moins sur le papier), l’OTAN. MĂŞme dans son Ă©tat post-soviĂ©tique nain, l’OTAN existe pour contrer la Russie, ce qui reprĂ©sente un dĂ©fi sĂ©curitaire plus grand pour l’alliance occidentale que l’Iran, qui est Ă la fois plus Ă©loignĂ© et moins puissant.
Il est également vrai que les États-Unis ressemblent beaucoup plus aux États européens, qui partagent avec les Américains une idéologie commune, un gouvernement démocratique et une croyance en un mode de vie démocratique, qu’avec leurs alliés au Moyen-Orient.
Et c’est le moins qu’on puisse dire. L’Ă©lite bicoastale qui vient de revenir au pouvoir aux États-Unis (ainsi que de nombreux AmĂ©ricains ordinaires non cĂ´tiers) sont profondĂ©ment offensĂ©s par des personnalitĂ©s comme l’Arabie saoudite et l’Égypte et leurs dirigeants. L’Allemagne Angela Merkel et le Français Emmanuel Macron sont bien plus attrayants que l’Arabie saoudite Muhammad bin Salman ou le prĂ©sident Ă©gyptien Fatah Sissi.
Pourtant, le raisonnement derrière le compromis consistant Ă apaiser l’Europe au dĂ©triment des alliĂ©s de Washington au Moyen-Orient au sujet de l’Iran est basĂ© sur l’idĂ©e fausse centrale selon laquelle l’Europe doit ĂŞtre apaisĂ©e.
MalgrĂ© quatre ans de prĂ©sident Trump, qui a parlĂ© de l’Europe en termes d’invectives fulgurantes, l’alliance est plus forte que jamais. Le commerce intercontinental et la coopĂ©ration scientifique se sont dĂ©veloppĂ©s presque comme jamais auparavant sous l’administration Trump. Le rĂ´le de premier plan de Pfizer dans la fourniture d’un vaccin contre le COVID-19 aux AmĂ©ricains et aux EuropĂ©ens est emblĂ©matique de cette coopĂ©ration. En 2018, Pfizer, une sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine, a annoncĂ© la fusion de sa division de la santĂ© grand public avec le gĂ©ant pharmaceutique britannique GlaxoSmithKline.
Le prĂ©sident Trump a Ă©tĂ© très critique Ă l’Ă©gard de l’OTAN et en particulier de l’Allemagne, son plus grand État membre. Il a accusĂ© les États membres europĂ©ens de faire du free-riding sur les largesses amĂ©ricaines pour assurer leur propre sĂ©curitĂ© – une accusation si Ă©vidente qu’elle ne peut guère ĂŞtre dĂ©battue.
La plupart des partenaires europĂ©ens de l’OTAN agissent Ă peine comme des partenaires. Les dĂ©penses militaires amĂ©ricaines sont au moins le double par rapport au PIB de celles de l’État membre europĂ©en moyen et plus de deux fois et demie plus Ă©levĂ©es que celles de l’Allemagne, qui est le membre europĂ©en le plus riche et le plus puissant de l’OTAN. Cela aurait pu ĂŞtre justifiĂ© au dĂ©but de la guerre froide, lorsque l’Europe sortait de la destruction de la Seconde Guerre mondiale, mais cela n’a aucun sens sept dĂ©cennies plus tard, lorsque ses pays constitutifs sont des États riches.
Pour ajouter l’insulte au prĂ©judice, l’Allemagne est l’un des deux pays de l’UE et de l’OTAN qui enregistre constamment de vastes excĂ©dents commerciaux avec les États-Unis dans le commerce et les services, mais ne dĂ©pense que 1,3% de son PIB en dĂ©penses militaires, contre 3,6% pour les États-Unis.
Cela signifie que les EuropĂ©ens sont redevables aux États-Unis et n’ont pas Ă ĂŞtre apaisĂ©s par eux – d’autant plus que leur ennemi Ă l’est, la Russie, est beaucoup plus menaçant pour eux que pour les États-Unis.
Pourquoi «engager» le rĂ©gime islamique pour satisfaire les intĂ©rĂŞts commerciaux allemands et français qui regardent avec envie le grand marchĂ© de l’Iran alors mĂŞme que ses dirigeants affinent leurs compĂ©tences balistiques et drones contre les alliĂ©s amĂ©ricains, engendrent des mandataires qui sapent l’indĂ©pendance des États et soutiennent des groupes qui crĂ©ent systĂ©matiquement un siège balistique sur IsraĂ«l – en plus, bien sĂ»r, de faire progresser son programme de production d’une bombe nuclĂ©aire ?
Il y a aussi une dimension nationale au compromis. Le prĂ©sident Biden a dĂ©clarĂ© publiquement qu’il allait tendre la main Ă tous les AmĂ©ricains pour rĂ©duire la polarisation dans la sociĂ©tĂ© et la politique amĂ©ricaines.
Au lieu d’apaiser l’Europe, il devrait poursuivre ce que l’ancien prĂ©sident Trump a affirmĂ© qu’il ferait mais qu’il n’a pas fait : amener les EuropĂ©ens Ă payer pour leur sĂ©curitĂ© au moins dans une mesure Ă©gale Ă celle des États-Unis. Les cent milliards de dollars de rĂ©duction des dĂ©penses militaires pourraient ĂŞtre utilisĂ©s Ă la place pour amĂ©liorer les compĂ©tences et l’Ă©ducation des AmĂ©ricains de la ceinture de rouille et amĂ©liorer les services sociaux et de santĂ© dans les rĂ©gions rurales d’AmĂ©rique.
Ce ne sont pas Israël et les États arabes sunnites qui devraient payer le prix du renforcement de l’alliance transatlantique, mais plutôt les Européens eux-mêmes, qui ont emmené les Américains trop longtemps en voiture.
Par Prof. Hillel Frisch





