« Les pharmaciens sont devenus des dealers » : la vive critique contre l’utilisation du cannabis comme médicament

Chmee2, Wikipédia, cc by sa 30

Le ministère de la Santé israélien a publié ce dimanche un ensemble de recommandations qui marque un tournant significatif dans la politique du pays en matière de cannabis médical. Israël, qui dispose de l’un des programmes de cannabis thérapeutique les plus anciens et les plus développés au monde — lancé dès les années 1990 — s’apprête à en restreindre sérieusement les modalités d’usage. La mesure phare : interdire la consommation par inhalation de fumée dans un délai de trois ans, et basculer les patients vers d’autres modes d’administration — vaporisation, huiles, capsules. Surtout, le ministère a formulé une mise en garde explicite à l’intention des personnes souffrant de syndrome de stress post-traumatique (PTSD) : le cannabis médical pourrait leur causer des dommages à long terme supérieurs aux bénéfices escomptés.

La voix d’un patient : un outil de vie, mais aussi un système défaillant

Nahum Lamore Friedman, 42 ans, résident du projet « Kfar Sara », est traité au cannabis depuis plus d’une décennie pour un syndrome post-traumatique. Il a partagé son expérience avec N12 sans chercher à esquiver la complexité de son rapport à ce traitement. « Pour moi, le cannabis a été une béquille pendant de nombreuses années », dit-il. « Il y a eu des périodes où le cannabis m’a permis de communiquer, d’apprendre, de tisser des liens sociaux. » Mais il n’épargne pas le système qui l’entoure : « Les pharmaciens sont devenus des dealers qui poussent un produit qui n’est pas adapté personnellement au patient. »

Sa propre évolution est instructive : au cours de l’année écoulée, il est passé de la cigarette à la vaporisation. « Je l’ai fait parce que je voulais réduire les dommages associés. À long terme, le cannabis peut peser sur le corps et l’esprit. » Une forme d’autocritique rare dans le débat public israélien sur le cannabis médical, où les témoignages positifs tendent à écraser les nuances.

Le psychiatre : le pendule est allé trop loin

Le docteur Tsvi Fishel, président du Conseil national de santé mentale, soutient les conclusions de la commission et n’y va pas par quatre chemins. « Le pendule est allé trop loin, et nous voyons les conséquences négatives dans les services psychiatriques fermés, où des patients sont hospitalisés dans des états psychotiques graves. La définition du cannabis comme médicament s’est révélée problématique. Le cannabis ne répond pas aux standards exigés d’un médicament », a-t-il déclaré.

C’est une prise de position forte dans un pays où le cannabis médical est devenu une réalité banale : en 2021, environ 120 000 patients étaient porteurs d’une licence de consommation médicale, et le PTSD représentait la troisième indication la plus fréquente après la douleur chronique et les pathologies oncologiques. Israël est l’un des rares pays du monde où des études cliniques ont été menées à grande échelle sur l’usage du cannabis chez des patients souffrant de traumatismes de guerre — un laboratoire unique sur cette question.

Les vétérans : décision prise sans eux

La réaction du Forum « Yahaloumei Krav » — littéralement « Diamants de combat », association regroupant des vétérans blessés — est nette : déception et sentiment d’exclusion. Selon eux, les conclusions ont été adoptées « sans compréhension des besoins réels et sans associer les anciens combattants au processus. » L’association s’inquiète des effets de la décision sur les futurs patients : « Il ne fait aucun doute qu’il y a une place pour une régulation supervisée et médicalement fondée du cannabis, mais les conclusions de la commission sur l’absence de bases de recherche suffisantes et les possibles effets à long terme pourraient influencer la politique future, compliquer l’accès pour de nouveaux patients et conduire à une réduction de cet outil thérapeutique pour ceux qui en auront besoin. »

Une médecine de famille dépassée par le sujet

Le docteur Yaël Gilerman, présidente de l’Association israélienne de médecine générale, reconnaît la complexité du dossier. Le cannabis médical requiert un suivi clinique précis que les structures de médecine de famille ne permettent pas toujours d’assurer. Elle plaide pour que les prescriptions et le suivi soient confiés à des spécialistes — douleur, psychiatrie, neurologie — et salue les recommandations de la commission visant à élargir la recherche sur le sujet. L’association « Ikar » (l’essentiel), qui travaille sur les addictions, appuie les conclusions mais pointe une dérive fréquente : certains patients utilisent le cannabis en renonçant à un traitement de fond, ce qui mène à la dépendance. « On peut et on doit parfois utiliser le cannabis, mais jamais à doses excessives, jamais sur la durée, et en aucun cas comme substitut à un traitement. »


Israël avait pourtant été pionnier dans la mise en place d’un accès élargi au cannabis médical en pharmacie : Dans quelques jours, il sera possible d’acheter à « Superpharm » du cannabis médical pour 14 shekels le gramme. Et le pays avait un temps misé sur une exportation massive : Israël va devenir le plus grand exportateur de cannabis avec un bénéfice d’un milliard de dollars par an.

 


Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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