L’horloge tourne Ă  TĂ©hĂ©ran : les dĂ©marches secrètes d’IsraĂ«l pour renverser le rĂ©gime rĂ©vĂ©lĂ©es

Le 13 juin 2025, des images en camĂ©ra thermique dĂ©filent sur les Ă©crans de tĂ©lĂ©vision israĂ©liens : des silhouettes Ă©quipĂ©es de lunettes de vision nocturne, affairĂ©es Ă  installer un dispositif sur le sol iranien. Tout le monde pense Ă  des combattants du Mossad. La rĂ©alitĂ© est plus stupĂ©fiante : ce sont des citoyens iraniens recrutĂ©s, formĂ©s en IsraĂ«l, rentrĂ©s vivre normalement dans leur pays et silencieusement activĂ©s le soir de l’ouverture de l’opĂ©ration « Am Klavya » — l’opĂ©ration militaire israĂ©lienne de grande envergure contre l’Iran. C’est l’une des rĂ©vĂ©lations d’une enquĂŞte approfondie du journaliste Ron Ben Yishai publiĂ©e sur Ynet, qui dresse le portrait d’un Mossad profondĂ©ment rĂ©formĂ©, plus offensif que jamais, et dĂ©terminĂ© Ă  faire tomber le rĂ©gime des ayatollahs.

Un rĂ©seau de l’ombre activĂ© dès la première frappe

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Ces agents iraniens avaient reçu, via des canaux de communication chiffrĂ©s, l’ordre de se tenir prĂŞts. Leur mission : neutraliser une installation de dĂ©fense aĂ©rienne iranienne pour ouvrir la voie aux avions de chasse israĂ©liens. Quelques semaines avant l’opĂ©ration, du matĂ©riel avait Ă©tĂ© acheminĂ© clandestinement vers eux — missiles, drones, dĂ©tonateurs dĂ©montĂ©s et dissimulĂ©s dans des objets anodins. Ils avaient appris Ă  les assembler durant leur formation en IsraĂ«l. La coordination avec les vols de Tsahal Ă©tait au millimètre. MalgrĂ© quelques incidents techniques, l’opĂ©ration a fonctionnĂ© comme une montre suisse, selon un ancien responsable du Mossad citĂ© par Ynet.

Ce soir-lĂ , le directeur du Mossad Dadi Barnea suivait les opĂ©rations depuis le « bunker » de la Kirya, aux cĂ´tĂ©s du Premier ministre Netanyahou et du chef d’Ă©tat-major Eyal Zamir. D’abord concentrĂ©, presque silencieux, il a fini par sourire franchement en voyant ses agents iraniens accomplir leur mission avec prĂ©cision. Pour lui, c’Ă©tait la validation ultime d’une rĂ©forme menĂ©e depuis cinq ans au sein de l’organisation : le passage d’une logique de combattants israĂ©liens dĂ©ployĂ©s Ă  l’Ă©tranger Ă  celle de rĂ©seaux de citoyens locaux recrutĂ©s, Ă©quipĂ©s et activĂ©s Ă  distance.

La révolution biométrique de Barnea

Tout avait commencĂ© avec la traque de Mahmoud al-Mabhouh Ă  DubaĂŻ en 2010. L’opĂ©ration avait rĂ©ussi, mais la police Ă©miratie avait reconstituĂ© les visages de plus de vingt agents du Mossad grâce aux technologies de reconnaissance biomĂ©trique, provoquant un scandale diplomatique. Pour Barnea, qui n’Ă©tait pas encore directeur mais avait passĂ© sa carrière Ă  recruter et activer des agents, c’Ă©tait la fin d’une Ă©poque : les combattants israĂ©liens ne pouvaient plus opĂ©rer sous identitĂ©s d’emprunt dans des pays hostiles.

En juin 2021, dès sa prise de fonction, il a lancĂ© ce que ses collaborateurs appellent la « rĂ©volution biomĂ©trique » : une refonte totale de la structure du Mossad. Le dĂ©partement « Tsomet », historiquement chargĂ© du recrutement et de la gestion des agents, a Ă©tĂ© scindĂ© en trois pĂ´les distincts. Le premier recrute dĂ©sormais Ă  grande Ă©chelle via les rĂ©seaux sociaux et les outils numĂ©riques, en doublant le nombre d’officiers traitants. Le deuxième — l’aile « opĂ©rations » — gère les missions oĂą « quelque chose explose », selon la formule d’une agente du Mossad citĂ©e dans l’enquĂŞte. C’est lui qui a gĂ©rĂ© l’opĂ©ration des bippers piĂ©gĂ©s du Hezbollah en septembre 2024, qui a neutralisĂ© en quelques secondes des milliers de membres de l’organisation. Le troisième conçoit des opĂ©rations d’une complexitĂ© stratĂ©gique extrĂŞme, dont la plupart ne seront jamais rendues publiques.

La division technologique a elle aussi Ă©tĂ© restructurĂ©e en trois branches : cybersĂ©curitĂ©, intelligence artificielle et dĂ©veloppement d’Ă©quipements spĂ©ciaux. Des capacitĂ©s qui n’existent nulle part ailleurs, y compris Ă  la CIA, affirme une source proche du dossier.

Cette réorganisation a eu un coût humain : quatre directeurs de département ont démissionné. Barnea a accepté leurs démissions et poursuivi sa route.

L’aile de l’influence et le plan kurde avortĂ©

Ă€ l’automne 2021, six mois après la scission des dĂ©partements opĂ©rationnels, Barnea a dĂ©fini deux objectifs stratĂ©giques supplĂ©mentaires : renverser le rĂ©gime des ayatollahs et le remplacer par un gouvernement pro-occidental, et mettre fin Ă  l’Ă©tranglement du Liban par le Hezbollah et ses parrains iraniens. Pour atteindre le premier objectif, il a créé un « dĂ©partement de l’influence », dotĂ©, selon une source interne citĂ©e par Ynet, de « capacitĂ©s stratĂ©giques non conventionnelles sans Ă©quivalent dans le monde occidental ». Ce dĂ©partement s’est fixĂ© une ligne Ă©thique stricte : influencer uniquement en Iran et au Liban, et en s’appuyant autant que possible sur des faits rĂ©els.

La grande opĂ©ration de ce dĂ©partement — baptisĂ©e en interne « OpĂ©ration Colère du Tigre » — devait dĂ©buter par une invasion de combattants kurdes irakiens dans les zones kurdes du nord-ouest de l’Iran. L’objectif : dĂ©clencher une insurrection locale, fixer les forces des Gardiens de la RĂ©volution et servir d’exemple aux autres minoritĂ©s non chiites du pays pour qu’elles se soulèvent Ă  leur tour, affaiblissant progressivement le rĂ©gime jusqu’Ă  TĂ©hĂ©ran. IsraĂ«l devait appuyer l’opĂ©ration en frappant les postes frontières gardĂ©s par les Pasdarans. Barnea avait mĂŞme prĂ©sentĂ© Ă  la Maison-Blanche, lors d’une rĂ©union avec Trump le 11 fĂ©vrier de cette annĂ©e, une liste de personnalitĂ©s susceptibles de diriger un rĂ©gime iranien de transition.

Mais l’opĂ©ration a Ă©tĂ© sabordĂ©e avant mĂŞme de dĂ©marrer. L’information sur l’imminence de l’invasion kurde a fuitĂ© jusqu’aux services de renseignement turcs, puis jusqu’Ă  la presse amĂ©ricaine. Ankara, obsĂ©dĂ©e par ses propres tensions avec les Kurdes, est intervenue auprès de Trump via Erdogan, et le prĂ©sident amĂ©ricain a stoppĂ© net le plan. Selon des sources israĂ©liennes citĂ©es par Ynet, des doigts pointent vers l’entourage du vice-prĂ©sident J.D. Vance comme origine possible de la fuite.

Le dossier n’est pas clos pour autant. Selon une source interne au Mossad, des opĂ©rations de dĂ©stabilisation significatives sont en cours en Iran. Et le calcul est simple : si aucun accord entre Washington et TĂ©hĂ©ran n’est signĂ©, si les sanctions continuent d’Ă©trangler l’Ă©conomie iranienne, le rĂ©gime pourrait tomber dans un dĂ©lai d’un Ă  trois ans. Un accord, en revanche, lui offrirait une bouĂ©e de sauvetage Ă©conomique qui annulerait des annĂ©es d’efforts clandestins.

Barnea s’en va, mais l’ambition demeure

Ă€ 61 ans, Dadi Barnea quitte ses fonctions la semaine prochaine. Enfant de survivants de la Shoah, père de quatre soldats en service actif, il a promis dans des rĂ©unions Ă  huis clos une seule chose, avec une certitude absolue : « L’Iran n’aura pas d’arme nuclĂ©aire, ni pendant mon mandat, ni après. » InterrogĂ© par Ben Yishai sur d’Ă©ventuelles ambitions politiques après son dĂ©part, Barnea n’a pas dit non : « J’ai trois ans de pĂ©riode de refroidissement devant moi. C’est beaucoup de temps pour rĂ©flĂ©chir. »

Son successeur, le gĂ©nĂ©ral Roman Gofman, n’est pas le candidat qu’il avait recommandĂ© — Netanyahou a tranchĂ© en faveur de son secrĂ©taire militaire, malgrĂ© les objections de Barnea. Une transition qui s’annonce symbolique : le Mossad que laisse Barnea est une organisation transformĂ©e de fond en comble, dont les capacitĂ©s n’ont jamais Ă©tĂ© aussi Ă©tendues, et dont l’objectif central — faire tomber la RĂ©publique islamique — reste entier.

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