Depuis le dĂ©clenchement de la guerre le 28 fĂ©vrier, l’Iran ne se contente pas de riposter contre IsraĂ«l et les bases amĂ©ricaines dans la rĂ©gion. TĂ©hĂ©ran bombarde Ă©galement ses propres voisins arabes du Golfe — le Qatar, BahreĂŻn, le KoweĂŻt, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et mĂŞme Oman, le mĂ©diateur traditionnel entre l’Iran et l’Occident. Ce choix n’est pas le fruit de la panique ou d’un emballement incontrĂ´lĂ© des Gardiens de la RĂ©volution. C’est une stratĂ©gie dĂ©libĂ©rĂ©e et calculĂ©e — dont les consĂ©quences pour la gĂ©opolitique rĂ©gionale, et pour IsraĂ«l en particulier, mĂ©ritent d’ĂŞtre examinĂ©es avec soin.
Une stratégie de saturation délibérée
L’objectif des frappes iraniennes sur les pays du Golfe est double. D’une part, punir les monarchies qui accueillent des bases militaires amĂ©ricaines sur leur sol — Al Udeid au Qatar, Ali al-Salem au KoweĂŻt, Al Dhafra aux Émirats, le quartier gĂ©nĂ©ral de la 5e flotte Ă BahreĂŻn. En les ciblant, l’Iran envoie un message Ă Washington : votre prĂ©sence dans la rĂ©gion a un coĂ»t pour vos alliĂ©s.
D’autre part, et c’est peut-ĂŞtre l’objectif principal, TĂ©hĂ©ran cherche Ă saturer les ressources dĂ©fensives de ses adversaires. Chaque interception, chaque batterie antimissile sollicitĂ©e, chaque radar mobilisĂ© pour contrer un drone iranien au-dessus de Doha est autant de capacitĂ© qui ne peut pas ĂŞtre dĂ©ployĂ©e ailleurs — au-dessus d’IsraĂ«l, ou pour protĂ©ger les pĂ©troliers qui transitent par le dĂ©troit d’Ormuz. C’est une guerre d’usure Ă grande Ă©chelle, menĂ©e simultanĂ©ment sur plusieurs théâtres.
Le Qatar pris en étau
La situation du Qatar illustre avec une clartĂ© particulière les tensions engendrĂ©es par cette stratĂ©gie. Doha jouait depuis des annĂ©es un rĂ´le de mĂ©diateur indispensable : c’est au Qatar que se tenaient les nĂ©gociations sur les otages entre IsraĂ«l et le Hamas, c’est au Qatar que transitaient les communications indirectes entre Washington et TĂ©hĂ©ran. Or, ce rĂ´le de mĂ©diateur reposait sur une condition implicite : que le Qatar reste en dehors du conflit.
L’Iran a brisĂ© cette condition. Le ministère qatari de la DĂ©fense a annoncĂ© que 14 missiles balistiques et 4 drones avaient Ă©tĂ© lancĂ©s en direction du territoire qatari dans les premières heures de la guerre. Des explosions ont retenti Ă Doha Ă plusieurs reprises dans la semaine qui a suivi. Une centrale Ă©lectrique et une installation Ă©nergĂ©tique ont Ă©tĂ© touchĂ©es. Le rĂ´le de mĂ©diateur du Qatar s’Ă©rode mĂ©caniquement : on ne nĂ©gocie pas en position de force quand on est soi-mĂŞme sous les bombes de l’une des parties.
La question centrale : rapprochement ou éloignement ?
C’est ici que rĂ©side la question stratĂ©gique la plus importante pour IsraĂ«l : les frappes iraniennes sur le Golfe rapprochent-elles ou Ă©loignent-elles les monarchies arabes d’un rapprochement avec l’État hĂ©breu ?
La rĂ©ponse immĂ©diate semble aller dans le sens d’un rapprochement. BahreĂŻn, le KoweĂŻt, l’Arabie saoudite et les Émirats — qui tous abritaient dĂ©jĂ des forces amĂ©ricaines et entretenaient des relations sĂ©curitaires croissantes avec IsraĂ«l depuis les Accords d’Abraham — ont vu dans les frappes iraniennes la confirmation de leur vulnĂ©rabilitĂ© commune. L’analyste Thomas Juneau l’a formulĂ© clairement : « Les pays arabes du Golfe sont en train de s’aligner encore plus avec les États-Unis. L’Iran se les met Ă dos Ă moyen terme. »
Mais la rĂ©ponse Ă moyen terme est plus nuancĂ©e. Aucune de ces monarchies ne souhaitait une guerre ouverte avec l’Iran dans l’immĂ©diat. Toutes avaient investi des annĂ©es dans une politique de dĂ©sescalade, y compris l’Arabie saoudite, qui avait signĂ© en 2023 un accord de normalisation avec TĂ©hĂ©ran sous l’Ă©gide de la Chine. Ces acquis diplomatiques sont aujourd’hui rĂ©duits Ă nĂ©ant. Certains dirigeants du Golfe se demandent si IsraĂ«l et les États-Unis les ont consultĂ©s avant de dĂ©clencher une guerre qui les expose directement.
Le paradoxe iranien
L’Iran, en frappant ses voisins arabes, commet peut-ĂŞtre une erreur stratĂ©gique majeure. Sa logique de pression sur les ressources dĂ©fensives adverses est rationnelle Ă court terme. Mais Ă moyen terme, elle accĂ©lère exactement ce qu’elle cherche Ă prĂ©venir : la constitution d’une coalition plus solide et plus cohĂ©rente entre les États du Golfe, les États-Unis et IsraĂ«l.
Il y a par ailleurs une contrainte que TĂ©hĂ©ran ne peut ignorer : la Chine, son principal client pĂ©trolier et soutien diplomatique, est directement affectĂ©e par la fermeture du dĂ©troit d’Ormuz et par les attaques sur les infrastructures Ă©nergĂ©tiques de la rĂ©gion. Pousser trop loin ses reprĂ©sailles contre le Golfe revient Ă menacer les intĂ©rĂŞts vitaux de PĂ©kin — une ligne que l’Iran n’a pas intĂ©rĂŞt Ă franchir.
Ce que cela signifie pour Israël
Pour IsraĂ«l, la situation est paradoxalement porteuse d’une opportunitĂ© gĂ©opolitique rĂ©elle, Ă condition de ne pas la gâcher. Les pays du Golfe qui subissent des frappes iraniennes ne peuvent plus se permettre l’ambiguĂŻtĂ© stratĂ©gique. La question n’est plus de savoir s’ils se rapprocheront d’IsraĂ«l sur le plan sĂ©curitaire — c’est dĂ©jĂ en train de se produire, dans les faits. La question est de savoir si IsraĂ«l sera en mesure de transformer cette convergence tactique en architecture diplomatique durable.
Cela suppose que Tel Aviv comprenne que ses alliĂ©s arabes du Golfe ont leurs propres contraintes, leur propre opinion publique, leurs propres intĂ©rĂŞts Ă©conomiques. Ils ne veulent pas devenir des protectorats amĂ©ricains. Ils ne veulent pas non plus ĂŞtre vus comme des partenaires d’IsraĂ«l avant d’avoir obtenu des avancĂ©es sur la question palestinienne. La guerre contre l’Iran crĂ©e une fenĂŞtre. Elle ne la maintient pas ouverte indĂ©finiment.
Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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