Chaque annĂ©e, la montagne de Meron, dans la Haute-GalilĂ©e, se transforme pour Lag BaOmer en l’un des plus grands rassemblements populaires du monde juif. Des centaines de milliers de fidèles — hassidim, sĂ©pharades, laĂŻcs venus par dĂ©votion ou par tradition — gravissent les flancs du mont pour se recueillir sur la tombe du Rabbi Shimon Bar YohaĂŻ, le sage du IIe siècle Ă qui l’on attribue la rĂ©daction du Zohar, Ĺ“uvre fondatrice de la Kabbale. Cette Hilloulah, cette cĂ©lĂ©bration de l’âme du sage, est un moment Ă nul autre pareil dans le calendrier israĂ©lien. Et cette annĂ©e, elle est au bord de l’annulation.
Le Premier ministre Benjamin Netanyahou a approuvĂ© un durcissement draconien des restrictions imposĂ©es par le Commandement arrière de l’armĂ©e israĂ©lienne : dĂ©sormais, les rassemblements en plein air dans le secteur de Meron seront limitĂ©s Ă 200 personnes. Cette dĂ©cision, intervenue après plusieurs jours de consultations sĂ©curitaires, scelle dans les faits le sort d’une Hilloulah dans sa forme traditionnelle. La cĂ©lĂ©bration, telle que des gĂ©nĂ©rations de juifs la connaissent — foules compactes, feux de joie, chants jusqu’Ă l’aube — sera, selon toute probabilitĂ©, annulĂ©e.
Du maquillage politique à la réalité sécuritaire
Les tractations qui ont prĂ©cĂ©dĂ© cette dĂ©cision rĂ©vèlent toute la complexitĂ© du dossier mironien, Ă la croisĂ©e du religieux, du politique et du militaire. En dĂ©but de semaine, le bureau du Premier ministre avait d’abord tranchĂ© pour une « formule symbolique » : l’Ă©vĂ©nement se tiendrait, mais dans une version rĂ©duite, conformĂ©ment aux contraintes dictĂ©es par le Commandement arrière qui fixait alors le plafond Ă 1 500 personnes. Le secrĂ©taire du gouvernement avait transmis la dĂ©cision aux ministres par Ă©crit, prĂ©cisant que « la Hilloulah se dĂ©roulera dans une formule symbolique uniquement, conformĂ©ment Ă la politique de dĂ©fense qui ne devrait pas changer d’ici la date de la cĂ©lĂ©bration. »
Dans ce cadre initial, le ministère de JĂ©rusalem et du Patrimoine d’IsraĂ«l avait prĂ©sentĂ© un protocole Ă©laborĂ© : dix zones distinctes rĂ©parties sur les diffĂ©rents secteurs de Meron — le tombeau du Rachbi lui-mĂŞme, le secteur BnĂ© Akiva, le moshav Meron, et le pĂ©rimètre Ă©largi dit « Zone 89 » —, avec des rotations toutes les deux heures permettant Ă 1 500 pèlerins d’entrer par heure. Sur 25 heures de cĂ©lĂ©bration, l’ensemble du dispositif aurait thĂ©oriquement permis le passage de quelque 37 500 personnes.
Ce chiffre a aussitĂ´t fait bondir les voix critiques. Le ministre de la SĂ©curitĂ© nationale Itamar Ben Gvir, lors d’une rĂ©union de travail Ă Meron, n’a pas mâchĂ© ses mots : « Je lève le drapeau rouge. Nous fonçons les yeux grands ouverts vers le prochain drame. Le sang des ultraorthodoxes, des religieux, des traditionalistes et des laĂŻcs qui viennent Ă Meron n’est pas sans prix. » Il a ajoutĂ© que le Commandement arrière « avait tournĂ© le dos au protocole de Meron. »
Une roquette sans alerte change tout
C’est alors qu’un Ă©lĂ©ment extĂ©rieur est venu fracturer dĂ©finitivement l’Ă©quilibre prĂ©caire des dĂ©cisions. Une roquette s’est abattue en Haute-GalilĂ©e — sans qu’aucune alerte ne soit donnĂ©e au prĂ©alable. L’Ă©vĂ©nement, rapportĂ© jeudi soir par Kan News, a immĂ©diatement provoquĂ© une Ă©valuation de situation d’urgence, convoquĂ©e par le commandant du Commandement arrière lui-mĂŞme, le gĂ©nĂ©ral Shay Klapper.
La proximitĂ© gĂ©ographique de Meron avec la frontière libanaise, Ă quelques kilomètres Ă peine, prenait tout Ă coup une autre dimension. Un rassemblement de masse — mĂŞme encadrĂ©, mĂŞme limitĂ© — dans une zone exposĂ©e aux tirs de missiles, sans couverture d’alerte fiable, posait des questions opĂ©rationnelles sans rĂ©ponse satisfaisante. Comment Ă©vacuer en temps utile des dizaines de milliers de personnes entassĂ©es dans des espaces exigus, lors d’un tir ennemi ? Le Commandement arrière s’est retrouvĂ© contraint de rĂ©examiner l’intĂ©gralitĂ© du dispositif, y compris le protocole rĂ©duit qu’il venait d’approuver et de rendre public.
C’est dans ce contexte explosif que Netanyahou a finalement approuvĂ© la restriction Ă 200 personnes en espace ouvert — un seuil qui signe, concrètement, la fin de toute Hilloulah massive.
Le précédent douloureux de 2021
Le dossier de Meron ne se lit jamais sans l’ombre portĂ©e du 30 avril 2021. Cette nuit-lĂ , 45 personnes avaient trouvĂ© la mort dans une bousculade meurtrière sur la montagne, lors de la Hilloulah. La catastrophe, la pire mort de masse non terroriste de l’histoire d’IsraĂ«l, avait dĂ©clenchĂ© une rĂ©vision totale de la gestion des grands rassemblements religieux. Depuis, chaque Ă©dition de Lag BaOmer Ă Meron est prĂ©cĂ©dĂ©e d’âpres nĂ©gociations entre les autoritĂ©s sĂ©curitaires, les politiques et les reprĂ©sentants du monde haredi.
Les annĂ©es suivantes ont vu les mĂŞmes tensions revenir. En 2022, en 2024, des protocoles approuvĂ©s ont Ă©tĂ© contestĂ©s, modifiĂ©s en dernière minute, ou ont failli s’effondrer sous la pression des foules. Cette annĂ©e, la fragilitĂ© du cessez-le-feu avec le Liban, les tirs de roquettes sans alerte et la proximitĂ© du site avec le front nord crĂ©ent un contexte radicalement diffĂ©rent : ce n’est plus seulement la sĂ©curitĂ© interne de la foule qui est en jeu, mais l’exposition Ă une menace extĂ©rieure active.
Les hassidim s’organisent ailleurs
Face Ă l’incertitude croissante, les grandes cours hassidiques ont commencĂ© Ă prendre les devants. La cour de Karlin a Ă©tĂ© la première Ă annoncer officiellement un changement de programme : la cĂ©rĂ©monie centrale du Halakah — le premier coiffeur rituel des jeunes garçons — qui devait se tenir Ă Meron, se dĂ©roulera finalement mardi Ă la Grande Maison d’Étude de Givat Ze’ev, au nord de JĂ©rusalem. La cour de Darg a suivi le mĂŞme chemin.
Ces dĂ©placements, mĂŞme annoncĂ©s prudemment comme des alternatives au cas oĂą le protocole serait annulĂ©, signalent que les communautĂ©s elles-mĂŞmes ne croient plus Ă la possibilitĂ© d’une Hilloulah Ă Meron cette annĂ©e. Le mouvement hassidique, d’ordinaire prompt Ă dĂ©fendre farouchement son droit Ă monter sur la montagne, accepte ici — peut-ĂŞtre pour la première fois de manière aussi large — l’impĂ©ratif sĂ©curitaire.
Pour des centaines de milliers de juifs Ă travers le monde, la Hilloulah de Meron n’est pas un Ă©vĂ©nement parmi d’autres. Elle est un pèlerinage, une prière collective, une transmission vivante d’une tradition multisĂ©culaire. La voir s’effacer derrière les contraintes d’une guerre qui n’en finit pas, d’un cessez-le-feu fragile avec le Hezbollah, d’une roquette tombĂ©e en silence dans la GalilĂ©e — c’est mesurer, une fois de plus, le prix que le quotidien israĂ©lien continue de payer.
Pour approfondir le contexte :
đź”— Le feu du Zohar : Lag Baomer, ses origines et sa signification spirituelle
đź”— Loi sur la conscription : quand la fracture entre IsraĂ«l et le monde haredi s’approfondit
Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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