Rapport : expulsion massive et secrète de milliers de chiites pakistanais des Émirats arabes unis

Ils sont rentrés dans leurs villages du district de Chakwal, au Pakistan, les mains vides. Plus de 100 citoyens pakistanais musulmans chiites ont regagné leurs foyers ces dernières semaines après avoir été renvoyés des Émirats arabes unis — sans avoir pu emporter leurs affaires, sans accès à leurs économies, sans explication officielle satisfaisante. Leur témoignage, recueilli par l’agence Reuters, ouvre une fenêtre sur un phénomène que les autorités des deux pays s’efforcent de minimiser, et que les organisations de défense des droits humains commencent à examiner de près.

L’agence Reuters a étudié les documents de voyage, les visas et les relevés de vol de 103 Pakistanais affirmant avoir été expulsés en raison de leur appartenance confessionnelle, et en a interrogé directement 24. Les témoignages font état d’un processus expéditif : transfert vers des centres de détention temporaires, puis embarquement forcé sur des vols à destination du Pakistan, parfois en quelques heures.

7 500 expulsés depuis le début des frappes sur l’Iran

Les chiffres avancés par l’organisation politique chiite pakistanaise Majlis Wahdat-ul-Muslimeen donnent l’ampleur réelle du phénomène : selon ses données, environ 7 500 citoyens pakistanais de confession chiite auraient été renvoyés de la région du Golfe depuis le 28 juin — date à laquelle les États-Unis et Israël ont lancé leurs premières frappes contre l’Iran, déclenchant en retour des tirs de missiles et de drones iraniens en direction des Émirats arabes unis.

La chronologie est significative. C’est à partir de ce moment précis que les expulsions auraient connu une accélération brutale, selon les sources citées par Reuters. Parmi les personnes concernées figurent des travailleurs qualifiés aux profils variés : un ancien responsable du métro de Dubaï, où il résidait depuis seize ans, témoigne avoir été interrogé sur ses revenus et sur d’éventuels transferts d’argent vers l’Iran, avant d’être conduit à l’aéroport. Les personnes expulsées ont également rapporté avoir été questionnées sur leurs liens avec Téhéran et sur d’éventuels financements de la République islamique.

La position officielle : des infractions de séjour, rien de plus

Face à ces accusations, les autorités se retranchent derrière un argumentaire administratif. Le ministère émirati des Affaires étrangères n’a pas répondu aux questions de Reuters. Le ministère pakistanais de l’Intérieur, lui, a publié une déclaration formelle affirmant qu’aucune expulsion n’avait eu lieu sur une base confessionnelle ou ethnique, et que les mesures prises résultaient uniquement de violations des règles de résidence et du droit local des Émirats. Un haut responsable pakistanais a confirmé sous couvert d’anonymat qu’Islamabad suivait la situation, mais s’abstenait de l’évoquer publiquement par prudence diplomatique. Le gouvernement pakistanais joue en effet en ce moment un rôle de médiateur entre les parties en conflit dans la région — une position qui rend toute confrontation avec Abu Dhabi particulièrement délicate.

Un contexte démographique et économique explosif

L’enjeu est considérable. Le Pakistan abrite la deuxième plus grande population chiite au monde — environ 40 millions de personnes, soit 17 % de la population totale — dans un pays à majorité sunnite. Les Émirats arabes unis, eux, sont gouvernés selon la tradition sunnite. Environ 1,8 million de Pakistanais vivent et travaillent aux Émirats, contribuant à des transferts de fonds estimés à plus de 6 milliards de dollars par an vers l’économie pakistanaise.

L’organisation de défense des droits MENA Rights Group, basée à Genève, a signalé que des contrôles ciblant des ressortissants étrangers de confession chiite existaient aux Émirats depuis plusieurs années, mais que les événements récents ont manifestement marqué une intensification du phénomène — en particulier autour des questions de sources de financement et de transferts d’argent. Human Rights Watch a de son côté confirmé avoir ouvert une enquête préliminaire sur ces témoignages, à travers Michael Page, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord, qui a déclaré que l’organisation cherchait à établir si un lien direct existait entre la situation sécuritaire dans le Golfe et un changement de politique migratoire à l’égard des travailleurs étrangers.

Ce que Reuters a mis au jour dépasse la simple question administrative. Il s’agit d’une purge confessionnelle discrète, conduite dans le silence diplomatique, à l’heure où les fractures entre sunnites et chiites — instrumentalisées depuis des décennies dans la géopolitique du Golfe — trouvent une nouvelle expression dans la guerre entre Israël, les États-Unis et l’Iran.


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