Certaines rencontres n’ont pas besoin d’ĂŞtre confirmĂ©es pour faire trembler les chancelleries. Celle-lĂ , rĂ©vĂ©lĂ©e ce mardi matin par la chaĂ®ne publique Kan, en fait partie. David Zini, directeur du Shin Bet — le service israĂ©lien de sĂ©curitĂ© intĂ©rieure — s’est rendu aux Émirats arabes unis, oĂą il a rencontrĂ© Mohammed Dahlan, ancien cadre de poids du Fatah, depuis longtemps exilĂ© Ă Abou Dhabi. La rĂ©action officielle du Shin Bet ? Laconique et prĂ©visible : « Nous ne commentons pas l’agenda du directeur. »
Ce mutisme assumĂ© suffit, en lui-mĂŞme, Ă confirmer l’essentiel.
Dahlan, l’homme que Ramallah ne veut plus voir
Pour comprendre le poids de cette rĂ©union, il faut revenir sur le parcours singulier de Mohammed Dahlan. Dans les annĂ©es 1990 et 2000, il Ă©tait l’un des hommes les plus puissants de Gaza, Ă la tĂŞte de la SĂ©curitĂ© prĂ©ventive du Fatah — la force chargĂ©e de contrer aussi bien le Hamas que les opposants internes. Son emprise sur l’enclave Ă©tait telle que certains observateurs avaient surnommĂ© le territoire sous son contrĂ´le « Dahlanistan ». Il participera ensuite aux nĂ©gociations autour des Accords d’Oslo et sera nommĂ© Ă la tĂŞte du Conseil national de sĂ©curitĂ© palestinien.
Mais tout bascule avec la prise de pouvoir du Hamas Ă Gaza en 2007. Ses hommes sont chassĂ©s de l’enclave par la force, lui-mĂŞme contraint de fuir. Ce qui suit est une rupture lente mais irrĂ©versible avec Mahmoud Abbas. Le prĂ©sident de l’AutoritĂ© palestinienne l’accuse de corruption, de dĂ©tournement de fonds, puis — coup de théâtre — d’avoir assassinĂ© Yasser Arafat. En 2011, Dahlan est officiellement expulsĂ© des rangs du Fatah. Il s’installe Ă Abou Dhabi, oĂą il devient conseiller influent du prĂ©sident des Émirats, Mohammed ben Zayed.
Depuis lors, il vit dans un exil doré, loin de Ramallah mais jamais très loin des décisions qui façonnent la région.
Un contact qui dépasse le simple protocole
La rencontre avec Zini ne surgit pas du nĂ©ant. Selon Kan, qui cite des sources israĂ©liennes et rĂ©gionales, le contexte est double : d’un cĂ´tĂ©, les tensions croissantes au sommet du Fatah, oĂą la question de la succession d’Abu Mazen — 89 ans, affaibli — devient chaque jour plus pressante. De l’autre, la question toujours ouverte du « jour d’après » Ă Gaza, dans un contexte oĂą l’opĂ©ration militaire israĂ©lienne « ÉpĂ©es de fer » a profondĂ©ment reconfigurĂ© les Ă©quilibres politiques de l’enclave.
Dahlan est depuis plusieurs annĂ©es considĂ©rĂ©, par des sources amĂ©ricaines, israĂ©liennes et Ă©miraties, comme un candidat possible pour reprendre un rĂ´le dans la gouvernance de Gaza. Un rapport du Wall Street Journal publiĂ© en 2024 avait dĂ©jĂ Ă©voquĂ© cette piste, affirmant que des responsables israĂ©liens, amĂ©ricains et arabes exploraient la possibilitĂ© de lui confier une forme de leadership dans l’après-guerre. L’homme a toujours repoussĂ© ces spĂ©culations publiquement : dans un entretien Ă Sky News en arabe, il avait dĂ©clarĂ© avoir « refusĂ© Ă maintes reprises tout rĂ´le sĂ©curitaire, ministĂ©riel ou exĂ©cutif. »
Mais une réunion avec le patron du Shin Bet, dans les Émirats, en pleine guerre, ne relève pas de la courtoisie diplomatique ordinaire.
L’axe Abou Dhabi — Tel Aviv, en filigrane
La dimension Ă©miratie de cette rencontre n’est pas anodine. Depuis les Accords d’Abraham de 2020, IsraĂ«l et les Émirats ont dĂ©veloppĂ© une coopĂ©ration sĂ©curitaire substantielle. Le chef du Mossad, David Barnea, avait lui-mĂŞme effectuĂ© plusieurs dĂ©placements Ă Abou Dhabi au cours des derniers mois — au moins deux visites signalĂ©es en mars et avril — pour des concertations liĂ©es Ă la guerre. La rencontre de Zini avec Dahlan s’inscrit dans cette mĂŞme dynamique de consultations discrètes mais intenses entre les deux pays.
Dahlan, par sa position unique — persona non grata Ă Ramallah, conseiller de confiance d’un prĂ©sident Ă©mirati, ennemi dĂ©clarĂ© du Hamas — constitue une pièce rare sur l’Ă©chiquier rĂ©gional. Il est l’un des très rares acteurs palestiniens Ă maintenir des canaux ouverts Ă la fois avec les Émiratis, avec des cercles israĂ©liens, et avec des figures modĂ©rĂ©es du monde arabe, sans ĂŞtre infĂ©odĂ© Ă l’AutoritĂ© palestinienne.
La succession d’Abbas, la vraie question sous-jacente
Ce qui donne Ă cette rĂ©union sa rĂ©sonance la plus troublante, c’est le moment choisi. Mahmoud Abbas règne sur l’AutoritĂ© palestinienne depuis 2005, dans le cadre d’un mandat de quatre ans qu’il n’a jamais renouvelĂ© par les urnes. Ă€ 89 ans, sa santĂ© est rĂ©gulièrement mise en question. La question de sa succession est, depuis des annĂ©es, le grand non-dit de la politique palestinienne — Abbas ayant toujours refusĂ© de dĂ©signer un dauphin.
Le Fatah lui-mĂŞme est traversĂ© de tensions internes profondes. La rĂ©union de Zini avec Dahlan intervient prĂ©cisĂ©ment dans ce contexte de flottement, oĂą plusieurs capitales — Washington, Tel Aviv, Abou Dhabi — cherchent Ă anticiper le vide que pourrait laisser le dĂ©part de l’homme de Ramallah, qu’il soit programmĂ© ou brutal.
Dahlan, depuis son exil, n’a jamais vraiment quittĂ© le jeu. Il l’a souvent commentĂ©, critiquĂ©, alimentĂ©. Sa rencontre avec le directeur du Shin Bet suggère qu’il pourrait bientĂ´t y revenir autrement.
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