L’atmosphère hostile envers les Israéliens et les Juifs en Italie continue, semble-t-il, à battre des records chaque jour. La communauté juive du pays est en émoi et sous le choc après la diffusion, ces derniers jours, sur les réseaux sociaux et dans des groupes de messagerie locaux à Milan, d’un formulaire en ligne à caractère bureaucratique, partagé anonymement à très grande échelle. Ce document demandait aux internautes de « repérer » les Juifs italiens ou israéliens, ou toute personne ayant un lien avec les « sionistes », et de signaler leur arrivée dans des hôtels ou des locations de vacances à travers tout le pays, ainsi que leur présence dans des boutiques ou des commerces. Le tout, selon le document, « afin de cartographier le tourisme sioniste » dans le pays.
Ce document a suscité des réactions extrêmement vives de la part des responsables de la communauté juive, et il a été retiré du réseau la veille, après l’intervention du général Pasquale Angelosanto, responsable de la lutte contre l’antisémitisme en Italie. Mais le choc reste immense, face à cette démarche visant à constituer une base de données sur toute personne identifiée comme juive, et à cartographier des individus selon leur appartenance religieuse et leur identité « sioniste » supposée. Au sein de la communauté juive de Milan, on a averti qu’il s’agissait du franchissement d’une ligne claire entre la protestation politique et la discrimination fondée sur l’identité juive.
Une affaire aux implications potentiellement juridiques
Cette affaire pourrait également comporter des aspects juridiques. Selon le droit de la protection des données personnelles en Italie et dans l’Union européenne, l’information relative à la religion d’une personne est considérée comme une catégorie de données sensibles, bénéficiant d’une protection renforcée. La collecte de ce type d’information de manière non transparente, dans le but d’identifier des personnes en fonction de leur identité réelle ou supposée, pourrait enfreindre les principes de la loi, et se heurter également à l’article 3 de la Constitution italienne, qui garantit l’égalité sans distinction de religion.
Le document en question précisait qu’il visait à documenter des cas de tourisme, d’achats de biens immobiliers et de « néo-colonisation sioniste » en Italie, et les internautes étaient invités à le diffuser également pendant les vacances d’été afin de « prendre position et d’être responsables et conscients de ce qui nous entoure ».
Des voix communautaires et politiques unanimes
Victor Fadlon, président de la communauté juive de Rome, a condamné le document, le qualifiant d’« initiative tout simplement scandaleuse », qui « devrait être comprise comme scandaleuse et comme un acte ignoble par tous les partis politiques de notre pays et par tout corps social, condamnant le rejet des droits les plus fondamentaux de tout être humain, de l’humanité tout entière et des principes institutionnels sur lesquels repose la République italienne ».
De nombreuses figures de la communauté juive, parmi lesquelles Walter Magnagi, président de la communauté juive de Milan, ont estimé que cette initiative infâme rappelait la « chasse aux Juifs » et le climat de persécution ethnique et religieuse des années 1930. Magnagi a déclaré à l’agence de presse italienne ANSA que la communauté avait choisi d’agir auprès des autorités plutôt que de créer une agitation sur les réseaux sociaux, et a transmis les documents aux instances compétentes en exigeant une intervention de la justice. Il a averti que la simple diffusion d’une « liste » de ce type pouvait accroître le risque d’imitations et d’agressions, et offrir une cible facile à des acteurs extrémistes ou déséquilibrés.
Fadlon a remercié le général Angelosanto pour le retrait du document du réseau, mais a mis en garde contre ce qui ressemble à « une véritable chasse à l’homme, dans le cadre de laquelle des personnes sont identifiées et exposées selon tous les stigmates, uniquement en raison de leur religion juive ou de leur lien supposé avec l’État d’Israël ». Il a appelé les autorités et la société civile du pays à « continuer à rester vigilants face à ces phénomènes d’antisémitisme, qui existent aussi en Italie ».
« Un nouveau patch jaune »
« Il s’agit d’un bond en avant dans le niveau d’antisémitisme, et il ne faut pas en minimiser la gravité », a averti Livia Ottolenghi, présidente de l’Union des communautés juives d’Italie, expliquant que ce type de cartographie des Juifs, et le mécanisme qui la sous-tend, constituent une sorte de « nouveau patch jaune ». Ottolenghi a également averti que le document demandait de signaler la présence de « colonies sionistes sur le sol italien », y voyant une théorie du complot « qui nous rappelle les lois raciales de 1938 ». Elle a précisé que ce document n’était pas un cas isolé, mais qu’il « s’ajoute à un millier d’autres tentatives de diffuser et d’enraciner l’antisémitisme dans l’opinion publique, le tout dans un silence assourdissant de la société civile italienne, à l’exception de quelques rares exceptions ».
Le président du Sénat italien, Ignazio La Russa, a lui aussi condamné cette « carte des Juifs du tourisme sioniste », affirmant qu’il s’agissait d’un acte totalement contraire aux droits civiques fondamentaux, derrière lequel se cache un antisémitisme profond qu’il convient de rejeter de la manière la plus claire et la plus déterminée. « Nous ne devons pas rester indifférents face à des cas aussi graves, qui réveillent les démons du passé », a-t-il déclaré. Les partis de la coalition au pouvoir de Giorgia Meloni, Fratelli d’Italia et Forza Italia, ont eux aussi condamné fermement l’affaire, estimant qu’il ne fallait pas rester indifférent à quelque chose qui rappelle les périodes les plus sombres des années 1930.
Une hausse continue des incidents antisémites
Cet épisode s’inscrit dans une tendance de fond confirmée par les chiffres : selon le rapport 2025 de l’observatoire de l’antisémitisme de la fondation CDEC en Italie, 963 incidents antisémites ont été recensés dans le pays au cours de la dernière année, soit une hausse de 10 % par rapport à 2024, de 100 % par rapport à 2023 et de 400 % par rapport à 2022. Le rapport révèle également que le nombre d’agressions physiques a bondi de 225 %, la majorité d’entre elles s’étant produites dans les régions de Lombardie et du Latium. Parmi les cas cités figure celui de trois enfants juifs orthodoxes interpellés et contrôlés dans un magasin de Milan après avoir été pris pour des Israéliens.
La haine envers Israël et les Israéliens est devenue, ces deux dernières années, quasiment un phénomène banalisé en Italie, notamment sur les réseaux sociaux mais aussi dans les médias traditionnels. Cette hostilité s’est déjà traduite par des épisodes d’antisémitisme classique, marqués par la violence verbale et physique lors de divers grands événements publics. La Sardaigne, en particulier, est devenue un foyer de haine ouverte envers les touristes israéliens, avec des manifestations organisées et des pétitions en ligne appelant à empêcher les touristes israéliens et les « soldats israéliens meurtriers » d’atterrir sur l’île.
Pour prolonger ce sujet, deux articles déjà publiés sur infos-israel.news reviennent sur la montée de l’antisémitisme visant les touristes israéliens en Italie :
- Attentat antisémite présumé : une jeune Israélienne poignardée à Rome, qui illustre la dimension physique de cette hostilité croissante.
- À Rhodes, la haine anti-israélienne explose : « Ils nous ont pourchassés avec des couteaux et des motos », qui documente un phénomène similaire visant des touristes israéliens dans un autre pays méditerranéen.






