Quand la télévision plie le genou devant les politiciens qui viennent poser sur les décombres, elle commet une faute professionnelle que les bombes, elles, n’auraient pas osée.
Cette semaine, deux missiles ont touché Arad. Le premier a blessé plus d’une centaine de personnes et semé la destruction dans un vieux quartier résidentiel. Le second, de nature similaire, est tombé sur la ville quelques heures plus tard et a provoqué des dégâts encore plus importants. Sa tête de combat s’est ouverte à hauteur zéro, libérant une multitude de petits politiciens qui se sont tous répandus en dégageant une odeur particulièrement nauséabonde.
C’est en ces termes que Doron Brosh, chroniqueur médias du quotidien Maariv, a décrit la scène ce vendredi 27 mars 2026. Une chronique courte, acérée, qui dit en quelques paragraphes ce que beaucoup ont pensé sans oser formuler : la vraie catastrophe de cette nuit-là n’était peut-être pas balistique.
Le défilé sur fond de ruines
À peine la fumée dissipée, le cortège était déjà là. Le Premier ministre Benjamin Netanyahou en tête, soucieux, dit Brosh, de guider lui-même le photographe pour cadrer la meilleure image. Sur les lieux, il a promis que des tours brillantes et blanches remplaceraient les bâtiments détruits. Une promesse lancée depuis une ville meurtrie, avant même que l’hôpital Soroka et l’Institut Weizmann — eux aussi frappés — aient vu la couleur du premier shekel de reconstruction.
À ses côtés, Idit Silman opinait du chef avec enthousiasme. La ministre, note Brosh avec une ironie mordante, n’avait pas eu besoin cette fois de traverser l’Atlantique pour trouver un fond de décor : un aller-retour jusqu’à Arad suffisait amplement pour la photo. Nir Barkat, lui, a dit quelque chose qui sonnait chaleureux comme d’habitude. Et Miri Regev — qui a déjà rénové la place Savidor, réparé les nids-de-poule des voies rapides Ayalon et de la route 431, et géré la crise avec les ultra-orthodoxes qui bloquaient le tramway de Jérusalem à cause de l’arrestation d’un déserteur — a choisi de se concentrer sur le sujet brûlant du moment : ouvrir le feu sur l’opposition.
Le chroniqueur convoque Eyal Berkowitz pour résumer l’ensemble : ce spectacle était, dit-il en reprenant ses mots, aussi répugnant que transparent, à en rendre malade. Cette ruée éperdue de politiciens pour s’emparer d’une image sur fond de décombres, comme si c’est précisément à ce moment qu’ils commençaient à travailler sur le problème, comme s’ils n’allaient pas oublier les blessés et les appartements détruits avant même d’avoir quitté les lieux — comment s’appelait déjà cette ville, Bérad, Arad ?
La télévision à genoux
Mais le regard de Brosh ne s’arrête pas sur les politiciens. Il se retourne vers les caméras. Et c’est là que la chronique bascule dans quelque chose de plus sombre.
Les chaînes, écrit-il, savaient exactement ce qu’elles regardaient. Elles n’étaient pas dupes. Elles avaient parfaitement conscience du manège politique répugnant qui se jouait devant elles. Et pourtant, avec un sang-froid confondant, elles sont passées d’un élu à l’autre, microphone tendu, laissant chacun régurgiter son texte ému, solidaire, chargé de promesses qu’il ne tiendra jamais. Puis les rédacteurs ont intégré ces séquences dans les éditions du soir, sans distance, sans filtre, sans ironie.
Le journalisme avait là une option simple. Deux ou trois phrases sèches et critiques. Quelque chose comme : « Et voilà que, naturellement, plusieurs politiciens arrivent ici pour se faire photographier, dans une tentative de récolter un peu de capital politique. » C’est tout. Ce n’est pas une prise de position idéologique. C’est de la description factuelle. C’est exactement ce que le journalisme doit faire quand le pouvoir performé tente de se substituer à l’action réelle.
Au lieu de ça, les chaînes ont plié le genou. Elles ont laissé les ministres leur faire subir, selon les mots de Brosh, « l’acte indécent ». Et le chroniqueur conclut, avec une pointe de dégoût : les téléspectateurs sont tout à fait en droit d’espérer que l’odeur nauséabonde ne parte pas si facilement de leurs vêtements.
Un problème structurel, pas conjoncturel
Ce que pointe cette chronique dépasse le cas d’Arad et dépasse même la personnalité de tel ou tel ministre. C’est le rapport entre les médias israéliens et le pouvoir politique en temps de guerre — un rapport qui s’est profondément transformé depuis le début du conflit avec l’Iran fin février 2026. La guerre crée une demande insatiable d’images, de présence, de symboles de gouvernance visible. Les politiciens ont compris depuis longtemps que se rendre sur une zone de frappe, c’est gouverner à l’écran. Et les chaînes, elles, ont intégré que ces images font de l’audience, qu’elles remplissent des heures de direct, qu’elles dispensent du vrai travail journalistique.
La mécanique est rodée, presque invisible à force d’être banale. Un missile tombe. Les secours arrivent. Les caméras filment. Puis les élus débarquent — et les caméras les suivent, avec la même neutralité apparente, comme si une conférence de presse improviste sur des gravats était de même nature que le témoignage d’un résident qui a perdu son appartement.
Doron Brosh dit simplement que non. Que ces deux choses ne sont pas de même nature. Que le journalisme a un rôle de traduction, pas de diffusion brute. Que laisser un ministre parler sans recadrage, sans contexte, sans une seule question qui gratte, c’est choisir un camp — même si on est persuadé d’être neutre.
À Arad, un missile iranien a traversé les défenses. L’autre a été laissé entrer par ceux qui auraient dû garder la porte.
Source : Maariv, Doron Brosh, 27/03/2026
Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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