L’affaire de traduction avait choqué. Celle-ci interpelle encore davantage. En ce même vendredi — en plein chol hamoed Pessah, en plein cœur d’une guerre ouverte avec l’Iran — le parquet de l’État a déposé un acte d’accusation contre deux jeunes hommes israéliens accusés d’espionnage au profit de l’ennemi iranien. Ce n’est pas un cas isolé. C’est une tendance qui s’installe, et elle soulève des questions lourdes sur les failles humaines au sein d’une société en guerre.
Deux jeunes hommes de la ville ultra-orthodoxe de Modi’in Illit
Le parquet de l’État a déposé aujourd’hui (vendredi) devant le tribunal de district Centre-Lod un acte d’accusation contre deux Israéliens de Modi’in Illit : Israël Levkovitch, 20 ans, et Oural Makitan, 25 ans. Les deux hommes sont poursuivis pour des infractions graves à la sécurité nationale — contact avec un agent étranger, et transmission d’informations à l’ennemi susceptibles de lui être utiles. Des chefs d’accusation qui, en temps de guerre, portent une dimension d’une autre gravité que dans un contexte ordinaire.
Ce qui frappe d’emblée, c’est le profil. Modi’in Illit est une ville entièrement ultra-orthodoxe, parmi les plus peuplées et les plus jeunes d’Israël. Ses habitants sont en grande majorité exemptés du service militaire obligatoire, une question qui empoisonne le débat public israélien depuis des décennies. Que deux résidents de cette ville se retrouvent aujourd’hui au cœur d’une affaire d’espionnage iranien au moment précis où Israël mène des frappes contre l’Iran, c’est un fait qui ne peut pas être lu de manière neutre.
Telegram, alias, et 1 000 dollars virés sur des portefeuilles numériques
Selon l’acte d’accusation, déposé par l’avocate Naomi Levinov du parquet du district Centre, les deux accusés ont maintenu, via Telegram, un contact continu avec des agents iraniens pendant environ un mois depuis le début de l’année. Sur instruction de ces agents, ils ont accompli diverses missions et transmis des informations, se présentant à eux sous le nom d’emprunt « Ourik ». En échange, ils ont reçu plus de mille dollars, virés sur leurs portefeuilles numériques.
Le mode opératoire révèle une organisation classique du renseignement iranien — compartimentage, pseudonyme, paiements en cryptomonnaie pour éviter toute traçabilité bancaire. Ce qui est moins classique, c’est la vulnérabilité des individus recrutés : deux jeunes hommes sans formation militaire apparente, sollicitables à distance via une application de messagerie, pour une somme qui ne dépasse pas le coût d’un billet d’avion aller-retour.
Des missions de terrain, des photos de routes, et un officier de réserve dans le viseur
Le contenu des missions confiées par les agents iraniens est révélateur des priorités du renseignement adverse. Les accusés ont envoyé aux agents des détails sur des checkpoints, photographié des itinéraires vers différentes villes et à l’intérieur de celles-ci, notamment un trajet menant au tribunal de district Centre à Lod. Ils ont également transmis une photo du ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir, accompagnée d’informations erronées sur cette image. À la demande et sur instruction d’un agent, ils se sont rendus au domicile d’un lieutenant-colonel de réserve, y ont filmé une vidéo et l’ont envoyée à l’agent.
Ce passage est particulièrement préoccupant. Se rendre physiquement au domicile d’un officier de réserve pour le filmer, c’est franchir le seuil du renseignement passif pour entrer dans le territoire du ciblage actif. Les services iraniens ne cherchaient pas seulement des informations logistiques générales — ils construisaient des dossiers opérationnels sur des individus spécifiques.
Même après le début de l’opération « Rugissement du Lion », ils ont continué
Ce détail est peut-être le plus troublant de toute l’affaire. Les accusés ne se sont pas contentés d’exécuter les missions qui leur étaient assignées — ils ont eux-mêmes sollicité des tâches supplémentaires. Et même après le déclenchement de l’opération « Shagat HaAri » (Rugissement du Lion), Makitan a continué à échanger avec l’agent sur Telegram.
Cela signifie que même au moment où Israël lançait des frappes militaires directes contre l’Iran, au moins un des deux accusés maintenait un canal actif de communication avec les services ennemis. C’est une réalité qui dépasse la simple naïveté ou la cupidité — elle suggère soit une dépendance psychologique au contact établi, soit une absence totale de conscience du danger, soit quelque chose de plus sombre encore.
Le parquet demande la détention jusqu’à la fin du procès
Le parquet du district Centre a demandé au tribunal d’ordonner le maintien en détention des accusés jusqu’à la clôture des procédures judiciaires à leur encontre. Dans sa requête, le parquet a précisé que les accusés étaient pleinement conscients du fait que les agents étrangers étaient hostiles à l’État d’Israël, et qu’ils ont néanmoins continué à coopérer avec eux, en prenant même des initiatives pour transmettre des informations susceptibles d’être utiles à l’ennemi.
Cette formulation est juridiquement importante : elle écarte l’hypothèse d’un recrutement par manipulation ou ignorance. Le parquet affirme explicitement que les deux hommes savaient à qui ils avaient affaire. Ce n’est pas un cas d’escroquerie ou de piège mal compris — c’est un acte délibéré, en connaissance de cause.
Un cas parmi d’autres : une vague d’affaires d’espionnage iranien
Cette affaire n’est pas tombée dans le vide. Elle s’inscrit dans une série de révélations récentes sur des tentatives iraniennes de recrutement en Israël. Un cas distinct avait déjà été rendu public le même jour concernant un interprète en langue des signes employé par des services de l’État, accusé lui aussi d’espionnage. Deux affaires en une seule journée — cela dessine un tableau préoccupant sur l’ampleur de la pénétration iranienne au sein même de la société israélienne, à tous les niveaux sociaux.
L’Iran, privé de capacités offensives directes et frappé par des opérations militaires successives, a clairement choisi de faire du renseignement humain et du sabotage intérieur un axe stratégique prioritaire. Recruter des personnes en marge du système — sans emploi stable, sans ancrage institutionnel fort, accessibles via les réseaux sociaux — c’est exploiter les fractures sociales d’une société sous tension.
La question qui s’impose à présent n’est pas uniquement pénale. Elle est systémique : combien de « Ourik » sont encore actifs, en train de photographier des routes, de surveiller des officiers, d’attendre la prochaine mission sur Telegram ?
Source : Srugim





