Reportage dramatique depuis l’Iran : les convois de carburant sans fin qui rendent les États-Unis fous

Des images qui valent un long discours sur l’économie de guerre. Diffusées ces derniers jours sur les réseaux sociaux, elles montrent un convoi spectaculaire de véhicules chargés de carburant, se déplaçant en colonne dans la région de Pirkou, dans la province iranienne du Sistan-et-Baloutchistan — à proximité de la frontière pakistanaise. Ce n’est pas une scène nouvelle dans cette région pauvre et poreuse de l’est de l’Iran. Ce qui l’est, en revanche, c’est la tolérance ouverte, voire la complicité active, des autorités iraniennes face à ces convois.

Pendant des années, les Gardiens de la Révolution traquaient ces réseaux de contrebande avec une dureté particulière. Aujourd’hui, la réalité a changé du tout au tout : face au blocus naval américain qui rend difficile toute exportation de pétrole par les voies normales, les autorités iraniennes ne ferment plus seulement les yeux. Elles facilitent activement cette circulation clandestine, utilisée comme soupape de sécurité pour soulager la pression gigantesque qui s’accumule dans les installations de stockage de pétrole du pays — remplies à ras bord depuis le début de la guerre.

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La mathématique implacable du passeur

Sadj Souri, photographe documentariste iranien, a joint le geste à la parole en suivant personnellement sept voyages dans ces filières de contrebande jusqu’à la frontière. Son témoignage, accordé à un média d’information iranien, décrit un monde où la petite économie écrase la grande politique.

Le calcul est d’une brutalité arithmétique : en Iran, un gallon de gazole coûte environ 34 centimes de dollar — un prix maintenu artificiellement bas par les subventions de l’État. De l’autre côté de la frontière pakistanaise, ce même litre dépasse les 3 dollars. L’écart de prix entre les deux côtés d’une même frontière est la véritable moteur de ces convois — pas l’idéologie, pas la politique. Des individus modestes et souvent miséreux risquent leur vie et leur liberté pour empocher quelques centaines de dollars sur chaque chargement. C’est cette logique-là, simple et implacable, qui bat en brèche depuis des décennies les tentatives de toutes les puissances du monde de faire fonctionner les sanctions.

Souri a saisi dans ses photos l’épopée logistique qui se joue dans ces terres arides : des pick-ups Toyota fatigués et surchargés de jerricans, roulant sur des pistes de terre et dans des paysages montagneux hostiles. Il a observé comment les camions se regroupent à l’approche de la frontière pour décharger leur cargaison — et comment, aux points où même les véhicules les plus robustes capitulent devant le terrain, la marchandise change de support. Des bêtes de somme prennent le relais, portant l’ »or liquide » sur des sentiers secrets à travers des vallées inaccessibles, jusque dans les marchés informels du Pakistan.

La Chine dans le tableau — et le pétrole à 125 dollars

La tentative américaine d’étouffer l’économie iranienne se heurte à un second obstacle de taille, et celui-là n’est pas informel : Pékin. Alors que Washington maintient son blocus naval et s’apprête à lancer le « Projet Liberté » pour desserrer l’étau dans le détroit d’Ormuz, la Chine a d’ores et déjà demandé à ses entreprises nationales d’ignorer les sanctions américaines et de poursuivre leurs achats de pétrole iranien sans interruption. Pour Beijing, cette position est à la fois économiquement avantageuse — le pétrole iranien est vendu avec une forte décote par rapport aux prix du marché — et politiquement assumée.

L’effet combiné du blocus et de la réorganisation des filières d’exportation informelles a déjà un impact mesurable sur les marchés mondiaux de l’énergie. Le prix du baril de pétrole Brent a dépassé les 125 dollars, un niveau record sur quatre ans, du fait des craintes de perturbation durable de l’approvisionnement par le détroit d’Ormuz — qui représente ordinairement environ 20 % des échanges mondiaux de pétrole.

Un blocus qui coûte peu à l’Iran — mais beaucoup au monde

La symétrie est cruelle : chaque canal par lequel l’Iran réussit à faire sortir son carburant du territoire — même au compte-gouttes, par des pistes muletières au Baloutchistan — constitue une victoire sur le blocus. Et pendant ce temps, les marchés mondiaux paient la note d’un conflit dont les répercussions s’étendent bien au-delà des frontières du Moyen-Orient. Le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent avait lui-même reconnu la semaine dernière que les droits de passage perçus par l’Iran sur les navires transitant par le détroit n’avaient rapporté que 1,3 million de dollars — une somme dérisoire. L’étranglement est réel, mais il n’est pas hermétique. Et dans l’espace laissé entre les mailles du filet, des convois de Toyota chargés de jerricans continuent leur route dans la nuit du Baloutchistan.


Sur l’efficacité des sanctions contre l’Iran dans la durée, à lire : Les renseignements israéliens : les bateaux iraniens disparaissent dans le noir et réapparaissent — l’Iran continue de vendre du pétrole en secret. Et pour le cadre légal des sanctions rétablies : Il est temps : les sanctions contre l’Iran entreront à nouveau en vigueur cette nuit.

 


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