Dans les couloirs des tribunaux rabbiniques, on l’appelle une agounah — une femme « enchaînée ». Pas par des menottes visibles. Par un document que son mari refuse de lui remettre : le guet, l’acte de divorce religieux juif. Sans ce document, remis par le mari à la femme devant le tribunal rabbinique, elle reste mariée aux yeux de la Torah — quoi que dise le juge civil, quoi que décide le tribunal de la famille, quoi que lui ordonne sa propre conscience.
C’est l’un des sujets les plus sensibles du judaïsme contemporain, et l’un des plus débattus. Parce qu’il met en tension deux réalités : la liberté qu’une femme est en droit d’attendre, et la structure d’un droit religieux qui exige le consentement masculin pour dissoudre un mariage.
Le guet : un droit ou une arme ?
La Torah prescrit que le divorce juif est un acte volontaire du mari. Il remet à sa femme un document écrit qui la « libère » et lui permet de se remarier. Ce principe, codifié dans le Deutéronome (chapitre 24), est fondateur. Mais il a une faille : que se passe-t-il si le mari refuse ?
Dans de nombreux cas documentés, ce refus n’est pas motivé par des raisons religieuses ou affectives. Il est utilisé comme levier de négociation financière. Le mari sait que tant qu’il n’a pas signé, la femme est piégée. Il exige alors des concessions sur le partage des biens, la garde des enfants, les pensions alimentaires — parfois des sommes considérables — en échange d’un document qu’il est moralement et juridiquement tenu de remettre.
Cette pratique, que les autorités rabbiniques modernes qualifient sans ambiguïté de violence conjugale, porte un nom dans les cercles juridiques israéliens : « violence par le guet ». Si l’époux refuse de donner le guet, son épouse se trouve « liée » et ne peut se remarier. Toute relation avec un autre homme serait considérée comme adultérine, et tout enfant né de cette union hériterait de la désignation lourde de conséquences de mamzer.
Ce que peut faire le tribunal rabbinique
La halakha n’est pas sans ressources. Contrairement à une idée reçue, le Beth Din — le tribunal rabbinique — dispose de moyens réels pour contraindre un mari récalcitrant. Si la demande de divorce de la femme repose sur des motifs légitimes reconnus par la loi juive, le tribunal peut ordonner au mari de remettre le guet. Et si ce dernier refuse malgré l’injonction, des sanctions peuvent être prononcées.
Les juridictions rabbiniques israéliennes disposent contre l’époux récalcitrant de moyens de coercition dissuasifs : interdiction de sortie du territoire, emprisonnement, saisie des comptes, des pensions et des biens, amendes, interdiction d’utiliser une carte de crédit ou de souscrire un prêt.
Ces mesures existent. Leur application effective reste cependant inégale et souvent longue. Les dossiers peuvent s’étirer sur des années — parfois des décennies. Le tribunal rabbinique de Paris gère un flux de 350 à 400 dossiers de guet par an, et certains dossiers sont en attente depuis plus de 25 ans.
Le contrat prénuptial halakhique : la prévention plutôt que le remède
Face à cette réalité, de nombreuses communautés juives — notamment aux États-Unis et en Israël — ont développé un outil préventif : le contrat prénuptial halakhique. Ce document, signé avant le mariage, prévoit des pénalités financières automatiques en cas de refus de guet, ce qui retire au mari tout intérêt économique à bloquer la procédure. La logique est simple : si le refus coûte plus cher que le divorce, le levier disparaît.
Ce type de contrat est aujourd’hui recommandé par de nombreuses autorités rabbiniques modernes, y compris dans des cercles orthodoxes qui, historiquement, auraient hésité à encadrer contractuellement le mariage religieux.
Une blessure dans la société israélienne
En Israël, où le mariage et le divorce juifs relèvent exclusivement des tribunaux rabbiniques pour les citoyens juifs, la question des agunot est un sujet politique autant que religieux. Des associations de défense des femmes, des avocats spécialisés et des rabbins réformateurs militent depuis des années pour une réforme du système — soit en renforçant les pouvoirs coercitifs du Beth Din, soit en permettant aux tribunaux civils d’intervenir davantage dans ces situations.
La blessure est réelle, et elle touche des milliers de familles. La Torah a conçu le divorce comme un acte de libération — une reconnaissance que certaines unions ne peuvent pas continuer. Ce que ni elle ni ses rédacteurs n’avaient anticipé, c’est que cet acte de libération deviendrait parfois l’instrument de la captivité.
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