Tandis que les regards israéliens restent braqués sur l’Iran, le Hezbollah au Liban et les opérations en cours à Gaza, le Dr Eli Karmon, chercheur senior au Centre interdisciplinaire de Herzliya, attire l’attention sur un front qui monte en puissance dans l’ombre : la Turquie d’Erdogan. Dans un entretien accordé à la radio d’Arutz 7, il dresse un tableau préoccupant d’une puissance régionale qui, méthodiquement et sur plusieurs axes simultanés, se prépare à une confrontation directe avec Israël.
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Une crise qui dure depuis la Mavi Marmara
« La Turquie d’Erdogan est en crise persistante avec nous depuis le raid sur la Mavi Marmara en 2011 », rappelle Karmon. « Il y a eu une certaine amélioration il y a trois ans, mais depuis le début de la guerre contre le Hamas, Erdogan a renforcé son soutien au Hamas et aux Palestiniens, et a pris des mesures économiques drastiques contre Israël — coupant toutes les relations commerciales — tout en renforçant significativement son armée sur le plan militaire. »
Cette rupture économique totale avec Israël s’inscrit dans une dynamique plus large : Erdogan cherche à positionner la Turquie comme puissance leader du monde sunnite, avec l’ambition déclarée de peser sur le devenir de Jérusalem musulmane et du mont du Temple. Cette aspiration impérialiste, couplée à la montée en puissance militaire de l’armée turque — la deuxième de l’OTAN par sa taille — rapproche selon Karmon les deux pays d’un affrontement concret.
La Syrie comme point de friction immédiat
La chute du régime d’Assad a transformé la Syrie en nouveau terrain d’affrontement potentiel entre Israël et Ankara. La Turquie a cherché à installer une escadrille d’avions de combat à l’aéroport militaire le plus stratégique de Syrie — Tsahal l’a bombardé deux jours avant l’arrivée prévue des appareils. Ankara renforce par ailleurs l’armée syrienne nouvellement formée, en lui fournissant formations et systèmes antiaériens. Sur ce terrain, la présence de l’armée turque à proximité immédiate de la frontière israélienne transforme une menace théorique en réalité opérationnelle.
La Turquie tente également de contrecarrer le corridor de commerce reliant l’Inde à l’Europe via Israël, en poussant à la construction d’un axe alternatif passant par la Syrie. Pour l’heure, cette option ne rencontre pas l’enthousiasme de Washington sous Trump — qui était bien plus réceptif à la version Biden du projet. Sur le plan maritime, Ankara a tenté de bloquer les explorations pétrolières israéliennes en Méditerranée orientale via une alliance avec la Libye — une manœuvre bloquée car contraire aux règles du droit de la mer.
L’OTAN comme levier contre Israël
La dimension la plus stratégique des efforts turcs se situe au sein de l’Alliance atlantique. Selon Karmon, Ankara cherche à activer l’article de défense collective de l’OTAN d’une manière qui obligerait tous les membres de l’Alliance à se retourner contre Israël dans l’hypothèse où ce dernier mènerait une frappe contre la Turquie. Ce scénario — encore théorique — illustre la sophistication de la stratégie erdoganienne, qui articule pression militaire, diplomatique et institutionnelle.
Pas de guerre imminente, mais une préparation réelle
Karmon tient néanmoins à nuancer son analyse : à ce stade, Erdogan n’est pas prêt à s’aventurer dans un conflit militaire direct avec Israël. Les contraintes de l’appartenance à l’OTAN et la relation personnelle — qualifiée de « profonde » — qu’il entretient avec le président Trump, qui le tient en haute estime et l’avait envisagé comme facilitateur de la reconstruction de Gaza, constituent des garde-fous. Erdogan préfère pour l’instant consolider sa puissance militaire comme potentiel d’action future, tout en agissant sur les leviers économiques, diplomatiques et géopolitiques.
Du côté israélien, la commission Nagel — nommée par Netanyahu pour évaluer les menaces futures — a explicitement identifié la menace turco-syrienne comme « drastique » et recommandé de s’y préparer. Karmon pense qu’Israël s’y prépare effectivement, à plusieurs niveaux — même si certains considèrent qu’en parler publiquement risque d’alimenter les tensions sans bénéfice stratégique.
La carte kurde reste également dans le jeu. Des segments significatifs des forces kurdes en Turquie, Irak et Iran entretiennent des liens historiques avec Israël. En cas d’escalade, ces connexions pourraient constituer un levier indirect que l’État hébreu aurait intérêt à ne pas négliger.
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