Depuis des décennies, le Hezbollah se présente comme le bouclier de la communauté chiite libanaise, le rempart contre les ambitions israéliennes, le garant de la dignité d’un peuple que personne d’autre n’aurait défendu. Ce récit fondateur, martelé dans les mosquées, enseigné dans les écoles financées par Téhéran, brodé sur les bannières jaunes qui ornent les carrefours du sud du pays — ce récit est en train de se fissurer de l’intérieur.
Un militant chiite libanais a livré un témoignage frappant, rapporté ce jeudi matin par les agences de presse : des habitants confrontent directement les hommes du Hezbollah lorsque ces derniers tentent d’investir leurs maisons à des fins militaires. La formule qu’il emploie est sans détour — les dégâts causés par l’organisation à la population locale dépassent, selon lui, ce qu’Israël lui-même a infligé. Des hommes, dit-il, restent dans leurs foyers non pour les défendre contre des frappes israéliennes, mais pour les protéger des combattants du Hezbollah.
Une résistance qui se retourne
Ce n’est pas un témoignage isolé. Il s’inscrit dans un contexte de tensions croissantes documentées depuis plusieurs semaines dans le sud du Liban, où la présence armée du Hezbollah génère des frictions de plus en plus ouvertes avec une population qui supporte le poids des destructions sans avoir eu voix au chapitre sur la décision de faire la guerre. Des confrontations armées entre habitants et membres de l’organisation auraient eu lieu dans plusieurs localités, selon un rapport distinct publié plus tôt dans la matinée.
Ce phénomène n’est pas nouveau dans l’histoire du conflit israélo-libanais, mais son expression publique l’est davantage. Pendant des années, la crainte des représailles et la solidarité communautaire imposaient un silence quasi-absolu. Ce qui change aujourd’hui, c’est la disponibilité de personnes à parler — et à parler fort. La destruction systématique des villages du sud lors des derniers cycles de violence, combinée à l’incapacité ou au refus du Hezbollah de se soucier du sort des civils qu’il prétend protéger, a érodé une loyauté qui semblait structurelle.
Le Hezbollah a construit sa légitimité sur un contrat implicite : endurer la guerre contre Israël en échange de la protection et du développement de la communauté chiite. Ce contrat incluait des écoles, des hôpitaux, des routes — un État dans l’État financé par l’Iran, qui permettait à l’organisation de se substituer aux institutions libanaises défaillantes. Mais quand les maisons brûlent, que les familles fuient et que les hommes du Hezbollah utilisent les caves comme dépôts d’armes sans même demander la permission aux propriétaires, le contrat se rompt.
Le poids de la communauté chiite
La communauté chiite libanaise a payé un prix considérable depuis le déclenchement des hostilités. Des villages entiers du sud ont été vidés de leurs habitants, les infrastructures détruites, l’économie locale anéantie. Dans ce contexte, la question de savoir qui porte la responsabilité de ces destructions devient politique d’une façon que le Hezbollah peine à contrôler.
L’organisation a toujours imputé l’ensemble des dommages à Israël — et Israël est effectivement responsable des frappes qui ont détruit des quartiers entiers. Mais la logique militaire du Hezbollah, qui consiste à intégrer l’infrastructure civile dans son dispositif militaire — tunnels sous les maisons, entrepôts d’armes dans des immeubles résidentiels, postes de tir depuis les toits — rend la distinction entre les deux formes de destruction difficile à maintenir dans l’esprit des habitants qui vivent avec les conséquences.
Le témoignage publié ce matin est donc politiquement explosif, non pas parce qu’il est nécessairement représentatif de l’ensemble de la communauté chiite libanaise, mais parce qu’il brise un tabou. Dire publiquement que le Hezbollah cause plus de dégâts qu’Israël dans les foyers libanais, c’est toucher au cœur de la narration de l’organisation.
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