Le Juif comme parasite : toujours aussi rĂ©pandu aujourd’hui qu’il ne l’Ă©tait dans les annĂ©es 1930

Il existe un trope antisĂ©mite inventĂ© au XVIIIe siècle, devenu un pilier central de l’idĂ©ologie nazie, et qui reste pleinement actif aujourd’hui : le Juif comme parasite. C’est ce que dĂ©montre une analyse publiĂ©e par le blog Elder of Ziyon, consacrĂ©e Ă  la persistance de ce mĂ©canisme de haine Ă  travers les Ă©poques.

L’idĂ©e s’est cristallisĂ©e au XIXe siècle, lorsque le darwinisme social est devenu une thĂ©orie Ă  la mode, Ă©tendant la sĂ©lection naturelle des individus aux groupes sociaux et raciaux. Selon cette thĂ©orie, les Juifs posaient un problème : un peuple sĂ©mite dotĂ©, selon la thèse, d’attributs raciaux et sociaux infĂ©rieurs aurait dĂ» ĂŞtre Ă©liminĂ© par la sĂ©lection. Or leur survie Ă©tait censĂ©e ĂŞtre impossible, et leur rĂ©ussite dans la finance, les mĂ©dias et les professions libĂ©rales venait contredire directement cette prĂ©diction. Le cadre thĂ©orique annonçait que les Juifs ne devaient pas exister, et ils continuaient pourtant d’exister et de prospĂ©rer.

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L’Ă©conomiste allemand Albert Schäffle a fourni la solution Ă  ce paradoxe. Dans son ouvrage darwiniste social de 1881, il dĂ©veloppe le concept de parasite social : une crĂ©ature qui profite du travail et de la richesse de son hĂ´te sans rien lui apporter en retour. Le parasite est individuellement petit et faible, mais une fois fixĂ©, il parvient non seulement Ă  survivre mais Ă  retourner cette fixation en pouvoir sur un organisme bien plus vaste que lui-mĂŞme.

Les nazis ont repris cette idĂ©e Ă  leur compte. Le film de propagande Der ewige Jude entrecoupait des images de rats grouillants et de financiers juifs. Le rongeur et le comploteur ne sont pas une contradiction entre le Juif faible et le Juif puissant : ils relèvent du mĂŞme cadre, qui rĂ©sout la contradiction en posant que le Juif est puissant prĂ©cisĂ©ment parce qu’il est un parasite, petit et mĂ©prisable, et ne peut donc contrĂ´ler un hĂ´te qu’en s’y enfouissant. DĂ©goĂ»t et peur cessent d’ĂŞtre deux rĂ©actions distinctes pour n’en former qu’une seule. La mĂ©taphore porte en elle sa propre conclusion : une fois le Juif classĂ© comme agent pathogène, l’extermination se reclasse en simple hygiène, et le mĂ©decin comme le soldat accomplissent alors la mĂŞme tâche.

Un parasite se caractĂ©rise par trois traits, et la construction antisĂ©mite complète les mobilise tous : l’extraction, qui consiste Ă  puiser dans les ressources de l’hĂ´te, qu’il s’agisse de son travail, de sa richesse ou de son sang ; la conversion, qui transforme ce qui a Ă©tĂ© extrait en pouvoir sur l’hĂ´te ; et le dĂ©tournement, qui va au-delĂ  de la simple influence puisque le parasite s’empare du pouvoir de l’hĂ´te lui-mĂŞme et le retourne contre sa propre existence, tandis que l’hĂ´te croit agir librement.

Les nazis ont disparu. Le trope, lui, reste aussi vigoureux qu’autrefois, Ă  droite comme Ă  gauche, et la plupart de ceux qui le vĂ©hiculent aujourd’hui n’ont jamais entendu parler de Schäffle. Ă€ droite, le prĂ©sentateur Tucker Carlson en fournit les trois Ă©tapes dans l’ordre : il a dĂ©crit des donateurs et Ă©lus pro-israĂ©liens mettant en Ĺ“uvre un programme visant Ă  modifier la dĂ©mographie amĂ©ricaine tout en prĂ©servant IsraĂ«l comme ethno-État, avant de relier cette accusation Ă  l’idĂ©e d’un lien direct entre la loyautĂ© envers une puissance Ă©trangère et une volontĂ© de nuire aux États-Unis. Il est mĂŞme allĂ© jusqu’Ă  suggĂ©rer des tests ADN pour vĂ©rifier si des IsraĂ©liens descendaient « vraiment » d’Abraham, le parasite devant ĂŞtre dĂ©masquĂ© comme un corps Ă©tranger dĂ©guisĂ© en autochtone.

La commentatrice Candace Owens porte le mĂŞme message devant une audience de trente-cinq millions de personnes, affirmant que les États-Unis seraient « pris en otage » par IsraĂ«l, Ă©voquant un petit cercle de personnes qui utiliseraient leur judĂ©itĂ© comme bouclier contre toute critique et qui contrĂ´leraient par le chantage, qualifiant de raciste quiconque s’y oppose. C’est le mĂ©canisme complet rĂ©sumĂ© en une image : la petitesse constitutive du parasite, le contrĂ´le exercĂ© par le chantage, et le bouclier qui retourne chaque accusation contre l’accusateur.

Cette clause du dĂ©tournement n’est pas une simple figure de style. Lorsque Joe Kent a dĂ©missionnĂ© ce printemps du National Counterterrorism Center, il a Ă©crit que la guerre avait commencĂ© sous la pression d’IsraĂ«l et de son puissant lobby amĂ©ricain, et a imputĂ© la mort de sa propre Ă©pouse, tuĂ©e en Syrie, Ă  une guerre fabriquĂ©e par IsraĂ«l — le sang de l’hĂ´te, celui d’un soldat, dĂ©pensĂ© pour la guerre du parasite.

La gauche vĂ©hicule Ă©galement ce trope. L’animateur progressiste Cenk Uygur affirme que son interdiction d’entrĂ©e au Royaume-Uni serait liĂ©e Ă  son accusation, qu’il juge factuelle, selon laquelle IsraĂ«l contrĂ´lerait le gouvernement amĂ©ricain via des dons versĂ©s Ă  94 % du Congrès — le contrĂ´le posĂ© comme un simple fait, et l’accusation d’antisĂ©mitisme retournĂ©e comme preuve supplĂ©mentaire du contrĂ´le qu’elle dĂ©nonce. L’Ă©diteur du site anti-impĂ©rialiste Grayzone, Max Blumenthal, a expliquĂ© ĂŞtre dĂ©sormais contraint de considĂ©rer le terme « gouvernement sioniste occupĂ© » comme une description plutĂ´t exacte de la rĂ©alitĂ© actuelle — une formule reprenant littĂ©ralement un acronyme nĂ©onazi, ce qui explique que ses Ă©crits circulent sur des sites nĂ©onazis.

Rien n’illustre mieux la portĂ©e de cette construction que le Covid, une pandĂ©mie ayant permis au parasite de s’attaquer au plus grand hĂ´te possible : le monde entier. L’accusation s’est mise en place en quelques semaines, suivant la sĂ©quence complète : les Juifs ou IsraĂ«l auraient fabriquĂ© le virus, l’auraient converti en instrument de contrĂ´le via les confinements et la campagne vaccinale prĂ©sentĂ©s comme un plan calculĂ© visant Ă  instaurer un « gouvernement juif mondial », avant de retourner le monde ainsi capturĂ© contre sa propre existence, le vaccin Ă©tant rĂ©imaginĂ© comme un outil de dĂ©population.

Cette construction en trois temps ne se limite pas aux marges les plus extrĂŞmes. L’ouvrage de Walt et Mearsheimer sur le lobby israĂ©lien avance, dans une prose respectable, que ce lobby oriente les États-Unis Ă  agir contre leurs propres intĂ©rĂŞts — extraction, conversion, dĂ©tournement, habillĂ©s en costume universitaire. Les États-Unis comptent un lobby agricole, un lobby des armes, un lobby bancaire, un lobby pharmaceutique et un lobby technologique, chacun redoutablement efficace, sans que personne n’Ă©crive jamais l’ouvrage oĂą les producteurs laitiers s’emparent de la RĂ©publique et la conduisent Ă  sa perte. Un seul lobby se voit systĂ©matiquement attribuer ce rĂ´le.

Comme toute thĂ©orie antisĂ©mite, celle-ci constitue une thĂ©orie du complot, et comme toute thĂ©orie du complot, elle est infalsifiable : les Juifs n’auraient pas pu rĂ©ussir par leurs propres mĂ©rites, ils auraient nĂ©cessairement capturĂ© le système contre la volontĂ© de l’hĂ´te. La protestation selon laquelle ils n’ont rien fait de tel devient elle-mĂŞme la preuve supplĂ©mentaire de leur contrĂ´le absolu.

Mais cette idĂ©e du Juif-parasite est infiniment plus dangereuse que les thĂ©ories du complot du Juif tirant les ficelles ou contrĂ´lant les banques et les mĂ©dias. Un parasite doit ĂŞtre dĂ©truit pour assurer sa propre dĂ©fense. C’Ă©tait le thème central d’Hitler dans Mein Kampf, qui prĂ©sentait le Juif comme un parasite type, semblable Ă  un bacille nuisible qui se propage partout oĂą il apparaĂ®t, entraĂ®nant la mort du peuple hĂ´te. Dans ce cadre, tuer des Juifs devient une tâche sacrĂ©e — c’est l’aboutissement logique de cette construction, et c’est prĂ©cisĂ©ment pourquoi elle doit ĂŞtre identifiĂ©e et combattue avec la plus grande fermetĂ©, non seulement lorsqu’elle est propagĂ©e par des skinheads, mais surtout lorsqu’elle l’est par des personnalitĂ©s disposant d’une audience de plusieurs millions de personnes.

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