Des nationalistes polonais ont manifestĂ© lors d’une cĂ©rĂ©monie Ă  la mĂ©moire de Juifs assassinĂ©s par leurs voisins : « Le mensonge de Jedwabne »

La communautĂ© juive de Pologne, des dirigeants politiques et de simples citoyens ont organisĂ© hier (vendredi) une cĂ©rĂ©monie de commĂ©moration en mĂ©moire de centaines de Juifs assassinĂ©s par leurs voisins polonais il y a 85 ans Ă  Jedwabne, au nord de Varsovie. Pendant la cĂ©rĂ©monie, des militants d’extrĂŞme droite ont manifestĂ© Ă  proximitĂ©, affirmant que seuls les nazis portent la responsabilitĂ© du massacre.

Des journalistes de l’AFP prĂ©sents sur place ont rapportĂ© un important dispositif policier sur le site du massacre de Jedwabne, survenu en 1941 : une ancienne grange dans laquelle des paysans polonais du village avaient enfermĂ© entre 300 et 1600 Juifs, selon les diffĂ©rentes estimations, dont des femmes et des enfants, avant d’y mettre le feu.

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Plusieurs participants Ă  la cĂ©rĂ©monie de commĂ©moration se sont enveloppĂ©s de drapeaux israĂ©liens et europĂ©ens en se recueillant devant le monument Ă©rigĂ© en 2001 sur les lieux du pogrom. Le grand rabbin de Pologne, Michael Schudrich, a appelĂ© Ă  l’unitĂ© dans son discours. Il a invitĂ© les participants Ă  lire ensemble les noms et les professions des Juifs assassinĂ©s Ă  Jedwabne.

Juste Ă  cĂ´tĂ© de la cĂ©rĂ©monie, environ un millier de personnes ont participĂ© Ă  des manifestations et Ă  une messe catholique organisĂ©es par des partis d’extrĂŞme droite, qui refusent de reconnaĂ®tre la responsabilitĂ© des habitants du village polonais dans le meurtre de centaines de Juifs pendant la Shoah.

Une enquête a établi la responsabilité des Polonais dans le massacre

Les manifestants nationalistes ont brandi des pancartes portant les inscriptions : « Je ne m’excuse pas pour Jedwabne — que les auteurs s’excusent » et « ArrĂŞtez les fouilles, mettez fin aux diffamations contre les Polonais, le mensonge de Jedwabne ». Des silhouettes dĂ©coupĂ©es reprĂ©sentant le grand rabbin de Pologne et d’anciens prĂ©sidents polonais avaient Ă©galement Ă©tĂ© installĂ©es.

Une enquĂŞte officielle a Ă©tabli en 2003 que le massacre avait Ă©tĂ© perpĂ©trĂ© par des Polonais de Jedwabne, et non par les occupants nazis allemands. Cette conclusion allait Ă  l’encontre des rĂ©cits historiques longtemps admis en Pologne, et des groupes nationalistes radicaux continuent de contester les rĂ©sultats de cette enquĂŞte.

Ces groupes rĂ©clament la reprise des fouilles d’identification des victimes, interrompues en 2001 pour des raisons religieuses, Ă  la demande de la communautĂ© juive. « Tant que nous ne connaĂ®trons pas la vĂ©ritĂ©, il y aura des divisions », a dĂ©clarĂ© ElĹĽbieta Riverska, militante d’extrĂŞme droite qui portait le drapeau polonais. « Si quelqu’un n’avait pas peur de la vĂ©ritĂ©, la fouille aurait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© effectuĂ©e depuis longtemps. »

Parmi les organisateurs de la manifestation figurait le parti d’extrĂŞme droite « ConfĂ©dĂ©ration de la Couronne polonaise », dirigĂ© par Grzegorz Braun. Ce dernier avait dĂ©jĂ  provoquĂ© un scandale en utilisant un extincteur pour Ă©teindre une hanoukkia lors d’une cĂ©rĂ©monie juive au Parlement polonais Ă  Varsovie. Braun s’est lui-mĂŞme rendu sur place pour manifester. Durant la manifestation, il a dĂ©voilĂ©, avec les parlementaires Roman Fritz et Wlodzimierz Skalik, une croix et une plaque commĂ©morative installĂ©es par leurs partisans Ă  proximitĂ© de la cĂ©rĂ©monie marquant l’anniversaire du massacre.

Le monument dressé par les nationalistes polonais ne mentionne pas que les victimes étaient juives : « Passant, arrête-toi en prière silencieuse pour les âmes des persécutés, assassinés, emprisonnés, torturés et humiliés de cette région, pendant les années de la Seconde Guerre mondiale et après sa fin, qui furent victimes de deux régimes totalitaires criminels : le nazisme allemand et le sovietisme russo-juif. »

Outre le massacre survenu dans la grange, une quarantaine d’autres Juifs de Jedwabne ont Ă©tĂ© tuĂ©s par des habitants du village par d’autres moyens. Par ailleurs, pendant l’occupation allemande de la Pologne durant la Seconde Guerre mondiale, d’autres massacres de Juifs ont eu lieu dans la rĂ©gion.

Jerzy OrĹ‚oĹ›, 68 ans, venu Ă  la cĂ©rĂ©monie enveloppĂ© du drapeau de l’Union europĂ©enne, a confiĂ© Ă  l’AFP ĂŞtre venu « pour vivre le choc de la terrible division de la nation ». Il a toutefois ajoutĂ© qu’« une telle cĂ©rĂ©monie est bien sĂ»r la preuve que nous nous souvenons des morts ».

« Conscience nationale »

Le Premier ministre polonais de centre-droit, Donald Tusk, qui n’a pas participĂ© aux cĂ©rĂ©monies, a dĂ©clarĂ© que le 85e anniversaire du massacre devait servir de « leçon pour la conscience nationale » de la Pologne. « Je voudrais que tous les Polonais assument la responsabilitĂ© des choses dont nous sommes fiers… mais aussi que nous puissions… assumer la responsabilitĂ© des choses qui ne nous honorent pas », a-t-il ajoutĂ©.

L’histoire des Juifs de Jedwabne Ă©tait revenue dans la conscience publique en 2001, lorsque l’historien amĂ©ricano-juif Jan T. Gross avait rĂ©vĂ©lĂ© le rĂ´le des villageois polonais dans le massacre, dans son livre « Neighbors » (Voisins). Ces rĂ©vĂ©lations avaient provoquĂ© un choc dans tout le pays et conduit Ă  des excuses officielles du prĂ©sident polonais de l’Ă©poque, Aleksander KwaĹ›niewski. « En tant qu’homme, en tant que citoyen et en tant que prĂ©sident de la RĂ©publique de Pologne, je demande pardon en mon nom et au nom de ces Polonais dont la conscience est bouleversĂ©e par ce crime », avait alors dĂ©clarĂ© le prĂ©sident polonais Ă  la communautĂ© juive.

Après la cĂ©rĂ©monie d’hier, le grand rabbin Schudrich est revenu sur les rĂ©cits qui divisent autour de l’histoire du massacre. « Cela n’a rien Ă  voir avec une attaque contre l’identitĂ© polonaise », a-t-il dĂ©clarĂ© Ă  l’AFP, lui qui possède la double nationalitĂ© polonaise et amĂ©ricaine. « Quand on est honnĂŞte avec soi-mĂŞme, on peut l’ĂŞtre bien davantage aussi en marchant vers l’avenir. »

En Pologne, oĂą des millions de Juifs ont Ă©tĂ© assassinĂ©s par les nazis, des milliers de Juifs ont Ă©galement Ă©tĂ© tuĂ©s par des Polonais, en particulier dans les zones rurales. De nombreux autres Polonais ont cependant risquĂ© leur vie pour sauver des Juifs : plus de 7000 d’entre eux, davantage que toute autre nationalitĂ©, ont Ă©tĂ© reconnus par IsraĂ«l comme « Justes parmi les nations ».

Sur ce sujet, notre rĂ©daction avait dĂ©jĂ  Ă©voquĂ© les propos antisĂ©mites tenus par le mĂŞme Grzegorz Braun devant les portes d’Auschwitz, ainsi que la loi polonaise controversĂ©e sur la nĂ©gation de responsabilitĂ© dans la Shoah.