Selon un article publiĂ© par le journal espagnol El PaĂs, jeudi Ă midi, la frontière marocaine a de fait cessĂ© d’exister. Des milliers de migrants, en majoritĂ© de jeunes Marocains mais aussi des rĂ©fugiĂ©s venus du Soudan, du YĂ©men, du SĂ©nĂ©gal et d’AlgĂ©rie qui patientaient dans les montagnes en attendant leur chance, ont avancĂ© sans ĂŞtre inquiĂ©tĂ©s, ont contournĂ© le brise-lames et ont pĂ©nĂ©trĂ© en territoire espagnol. Les migrants ont tĂ©moignĂ© avoir vu les portes ouvertes, ou avoir Ă©tĂ© convaincus qu’il en Ă©tait ainsi, et ont simplement traversĂ©.
Ce n’est que vendredi matin, après que la ville de Ceuta se fut totalement effondrĂ©e sous la pression, que le Maroc « s’est rĂ©veillĂ© de sa sieste », selon les termes employĂ©s par El PaĂs. Soudain, des sirènes ont retenti dans la ville-frontière marocaine de Fnideq, et les forces de sĂ©curitĂ© locales ont commencĂ© Ă utiliser des canons Ă eau et des gaz lacrymogènes pour disperser les foules restĂ©es en arrière, qui attendaient leur tour. De l’autre cĂ´tĂ© de la frontière, des colonnes de fumĂ©e se sont Ă©levĂ©es de bus et de voitures incendiĂ©s, et le chaos a changĂ© de camp pour se dĂ©placer du cĂ´tĂ© marocain.
La rĂ©action espagnole a bien illustrĂ© l’impasse diplomatique dans laquelle se trouve Madrid. Sánchez, qui s’est rendu sur place, a certes qualifiĂ© l’Ă©vĂ©nement de violation de l’intĂ©gritĂ© territoriale, mais a pris soin, dans la mĂŞme phrase, de saluer la coopĂ©ration avec le Maroc. Pendant que les responsables politiques jouent aux Ă©checs diplomatiques, des milliers de personnes sont devenues des pièces disponibles sur l’Ă©chiquier, et certaines d’entre elles l’ont payĂ© de leur vie.
Ce que rĂ©vèle la crise : l’extrĂŞme droite prend le contrĂ´le du continent
Mais si le Maroc a cherchĂ© Ă transmettre un message Ă l’Europe, l’extrĂŞme droite europĂ©enne a fait passer le sien. Le chaos, le dĂ©sespoir et l’ampleur inĂ©dite de l’afflux de dizaines de milliers de migrants cette semaine vers l’enclave espagnole de Ceuta, en Afrique du Nord, ont brutalement replongĂ© l’Europe en arrière. Les images difficiles ont rappelĂ© Ă beaucoup la grande crise migratoire de 2015 sur les cĂ´tes grecques et italiennes, mais selon une analyse publiĂ©e par le New York Times, des diffĂ©rences dramatiques sĂ©parent les deux Ă©vĂ©nements — au premier rang desquelles la montĂ©e sans prĂ©cĂ©dent de la puissance de l’extrĂŞme droite et de sa position sur le continent.
Si, il y a onze ans, alors que plus d’un million de rĂ©fugiĂ©s dĂ©ferlaient sur l’Europe, les partis d’extrĂŞme droite n’Ă©taient que des acteurs marginaux exploitant la crise pour semer la peur depuis les bancs de l’opposition, la situation s’est aujourd’hui totalement inversĂ©e. Le New York Times souligne que ces mĂŞmes partis anti-immigration au Royaume-Uni, en France, en Italie et dans d’autres pays occupent dĂ©sormais des positions de pouvoir gouvernemental, ou n’ont jamais Ă©tĂ© aussi proches d’y accĂ©der. Ils ne se contentent plus de crier depuis les tribunes : ils dictent aujourd’hui l’agenda politique europĂ©en.
La preuve la plus flagrante de cette victoire idĂ©ologique de l’extrĂŞme droite rĂ©side dans la rĂ©action paniquĂ©e des dirigeants du centre et de la gauche europĂ©enne. Dans une tentative dĂ©sespĂ©rĂ©e d’Ă©viter une dĂ©faite politique et d’enrayer la fuite de leur Ă©lectorat, des dirigeants modĂ©rĂ©s ont adoptĂ© la rhĂ©torique dure de leurs adversaires de droite et ont totalement abandonnĂ© l’approche accueillante qui caractĂ©risait l’annĂ©e 2015.
La conclusion qui se dĂ©gage de cette crise est claire : l’extrĂŞme droite, autrefois perçue comme une voix marginale et extrĂŞme, est devenue le principal acteur qui dessine dĂ©sormais concrètement les limites de la politique europĂ©enne.
Liens internes
Sur les prĂ©cĂ©dents dĂ©veloppements de la crise migratoire Ă Ceuta, retrouvez notre article sur « État d’urgence absolu » : des milliers de migrants forcent la frontière espagnole [lien vers l’article publiĂ© prĂ©cĂ©demment dans cette session], ainsi que notre article sur la mise en garde d’un analyste Ă©mirati contre l’influence des Frères musulmans en Espagne [lien vers l’article publiĂ© prĂ©cĂ©demment dans cette session].






