Au dĂ©but de l’ère internet, l’optimisme Ă©tait presque messianique. L’accès libre Ă l’information, la communication instantanĂ©e entre milliards d’individus, les rĂ©seaux sociaux reliant toutes les cultures, toutes les langues, tous les continents — le raisonnement semblait imparable : plus les gens auraient accès au savoir, plus ils deviendraient rationnels, ouverts, nuancĂ©s. L’humanitĂ© allait enfin grandir.
Les années ont passé. Et la réalité a giflé les rêveurs.
La technologie a progressĂ© Ă un rythme vertigineux. L’homme de la rue tient dans sa poche un appareil plus puissant que les ordinateurs qui ont guidĂ© les missions Apollo. En quelques secondes, il accède Ă plus d’informations que le prĂ©sident des États-Unis n’en avait Ă sa disposition il y a cinquante ans. Sauf qu’au lieu que le savoir Ă©crase la bĂŞtise, c’est souvent l’inverse qui s’est produit : la bĂŞtise a appris Ă utiliser la technologie mieux que la raison.
L’idiot local est devenu un acteur global
Le nombre d’ĂŞtres humains superficiels, impulsifs, impermĂ©ables Ă la pensĂ©e critique et dĂ©pendants de l’Ă©motion tribale n’a probablement pas radicalement changĂ©. Il a toujours existĂ© des individus ainsi faits. Mais autrefois, leur pouvoir Ă©tait confinĂ©. L’idiot du village restait dans son village. Il radotait dans son coin de bar, agaçait sa famille le vendredi soir, et son influence s’arrĂŞtait lĂ .
Aujourd’hui, ce mĂŞme individu tient dans la main une arme de destruction cognitive Ă portĂ©e historique. En quelques minutes, il peut diffuser un mensonge Ă des millions de personnes. Il peut se coaliser avec des individus similaires aux quatre coins du monde. Il peut ne consommer que les informations qui confirment ses convictions prĂ©existantes. Il peut vivre dans une bulle algorithmique oĂą chaque opinion extrĂŞme lui apparaĂ®t comme « la vĂ©ritĂ© que le système cache ». Et il reçoit, en prime, un sentiment de puissance, de communautĂ© et de sens.
Les rĂ©seaux sociaux n’ont pas créé la bĂŞtise humaine. Ils l’ont simplement transformĂ©e d’une nuisance locale en force globale.
Les algorithmes ne récompensent pas la vérité
Le problème est bien plus profond que politique. Les algorithmes des plateformes ne sont pas conçus pour promouvoir la vĂ©ritĂ©, la profondeur ou la complexitĂ©. Ils sont conçus pour maximiser l’engagement. Et qu’est-ce qui gĂ©nère de l’engagement ? La colère. La peur. L’outrage. Les thĂ©ories du complot. La haine. La stimulation immĂ©diate. Un système qui rĂ©compense les rĂ©actions Ă©motionnelles rapides Ă©crasera presque toujours l’individu posĂ©, nuancĂ© et analytique.
Il en rĂ©sulte une situation absurde : Ă mesure que la quantitĂ© d’informations disponibles dans le monde augmente, la capacitĂ© Ă distinguer le vrai du faux diminue chez une fraction massive du public.
On avait cru que l’internet « dĂ©mocratiserait » le savoir. En rĂ©alitĂ©, il a aussi dĂ©mocratisĂ© l’influence. Un professeur de physique et un diffuseur de thĂ©ories complotistes reçoivent parfois exactement la mĂŞme tribune. Un expert fort de quarante ans d’expĂ©rience doit rivaliser pour capter l’attention face Ă une vidĂ©o TikTok de douze secondes. Ce n’est pas toujours celui qui sait le plus qui gagne — c’est celui qui suscite le plus d’Ă©motion.
Des conséquences déjà visibles partout
Les effets sont déjà observables : polarisation politique extrême, théories complotistes de masse, effondrement de la confiance dans la science, attaques contre les institutions démocratiques, hystérie publique, addiction aux écrans, érosion de la capacité à lire des textes complexes, et difficulté croissante à mener une discussion sérieuse sans que chaque camp ne se transforme en tribu hurlante.
L’auteur, Rami Yitzhar, formateur en PNL et fondateur du site d’information « Inyane Merkazi », prend soin de prĂ©ciser : la technologie elle-mĂŞme n’est pas l’ennemi. Internet n’est pas « mauvais ». Les rĂ©seaux sociaux ne sont pas diaboliques. Ils ont simplement mis en lumière une vĂ©ritĂ© dĂ©sagrĂ©able sur la nature humaine : l’information seule ne rend pas un individu intelligent. Elle donne parfois simplement Ă l’imbĂ©cile une plus grande confiance en lui.
Le vrai défi du XXIe siècle
La tragĂ©die profonde de notre Ă©poque rĂ©side dans le dĂ©calage entre le progrès technologique fulgurant et le dĂ©veloppement Ă©motionnel, moral et cognitif de l’espèce humaine — qui n’a pas suivi le mĂŞme rythme. L’homme prĂ©historique dotĂ© d’un cerveau Ă©motionnel de chasseur-cueilleur s’est retrouvĂ© soudainement Ă©quipĂ© d’un pouvoir de communication global. C’est une combinaison dangereuse.
Le dĂ©fi majeur du XXIe siècle n’est donc peut-ĂŞtre pas de dĂ©velopper une nouvelle application, un nouveau rĂ©seau social ou une nouvelle intelligence artificielle. C’est de former des ĂŞtres humains capables d’affronter psychologiquement, moralement et cognitivement le pouvoir qu’ils ont dĂ©jĂ entre les mains.
Faute de quoi, l’humanitĂ© pourrait bien Ă©chouer — non par manque de technologie, mais par excès de bĂŞtise.
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