Le scĂ©nario semblait taillĂ© pour la catastrophe. La fermeture du dĂ©troit d’Ormuz par l’Iran, dans le cadre de l’opĂ©ration baptisĂ©e « Rugissement du Lion », a provoquĂ© une flambĂ©e d’environ 40 % du prix du brut depuis le dĂ©but de l’escalade militaire. Des documents attribuĂ©s Ă l’ancien guide suprĂŞme iranien Ali Khamenei auraient rĂ©vĂ©lĂ© un vĂ©ritable plan destinĂ© Ă dĂ©stabiliser l’Ă©conomie mondiale en bloquant ce point de passage stratĂ©gique et en ciblant les infrastructures pĂ©trolières du Golfe persique. Et pourtant, l’Ă©conomie mondiale rĂ©siste mieux que prĂ©vu. Pourquoi le scĂ©nario catastrophe de 1973 ne se rĂ©pète-t-il pas ?
Le dĂ©troit d’Ormuz reste une artère vitale du commerce mondial. Il constitue l’unique passage maritime reliant le Golfe persique au reste du monde et concentre une part essentielle du trafic d’hydrocarbures de la planète. Les États du Golfe reprĂ©sentent encore près de 30 % de la production mondiale quotidienne de pĂ©trole. Sur le papier, le blocage de ce couloir devrait provoquer un choc d’une ampleur comparable Ă celui de 1973, quand les pays arabes membres de l’OPEP avaient imposĂ© un embargo contre les États soutenant IsraĂ«l lors de la guerre du Kippour. Ă€ l’Ă©poque, les prix avaient quadruplĂ©, les pĂ©nuries d’essence avaient paralysĂ© des Ă©conomies entières, l’inflation s’Ă©tait emballĂ©e et la rĂ©cession avait frappĂ© de plein fouet le monde occidental.
Un monde structurellement différent
Ce qui a changĂ© depuis lors, c’est la structure mĂŞme de la dĂ©pendance Ă©nergĂ©tique mondiale. Les chocs successifs — 1973, 1979, 2008 — ont contraint les Ă©conomies occidentales Ă diversifier leurs approvisionnements et Ă investir massivement dans d’autres sources d’Ă©nergie. De nouveaux gisements ont Ă©tĂ© mis en exploitation en mer du Nord, en Alaska, au Canada, plus rĂ©cemment aux États-Unis grâce Ă la rĂ©volution du gaz de schiste. La part du pĂ©trole moyen-oriental dans la consommation mondiale a reculĂ© significativement. Et les Ă©nergies renouvelables, encore marginales en 1973, pèsent aujourd’hui un poids croissant dans le mix Ă©nergĂ©tique de nombreux pays dĂ©veloppĂ©s.
Ă€ cela s’ajoute un facteur gĂ©opolitique nouveau et dĂ©cisif : la dĂ©cision des Émirats arabes unis de quitter l’OPEP. Producteur majeur, Abou Dhabi entend dĂ©sormais augmenter librement sa production pour rĂ©pondre aux tensions sur les marchĂ©s. Selon plusieurs analystes Ă©conomiques, ce dĂ©part pourrait dĂ©clencher un effet domino au sein de l’organisation et inciter d’autres membres Ă s’affranchir des quotas. Si l’OPEP Ă©clate sous la pression, la capacitĂ© de l’Iran Ă utiliser le pĂ©trole comme levier de pression stratĂ©gique s’en trouve encore affaiblie.
Un levier toujours redoutable, mais relatif
Il serait cependant prĂ©maturĂ© de conclure que l’arme pĂ©trolière iranienne est devenue sans effets. Une hausse de 40 % du brut n’est pas anodine — elle pèse sur les bilans des entreprises, renchĂ©rit les coĂ»ts de transport, nourrit l’inflation et affecte le pouvoir d’achat des mĂ©nages dans l’ensemble des Ă©conomies importatrices. Les marchĂ©s financiers ont rĂ©agi Ă chaque escalade verbale ou militaire autour d’Ormuz. Le pĂ©trole reste une arme gĂ©opolitique redoutable.
Mais le monde de 2026 n’est plus celui de 1973. L’Ă©conomie mondiale est plus diversifiĂ©e, plus rĂ©siliente, moins dĂ©pendante du « pĂ©trole roi ». Les rĂ©serves stratĂ©giques constituĂ©es depuis les chocs passĂ©s offrent aux grands consommateurs plusieurs mois de tampon. Les routes alternatives — contournant Ormuz par des olĂ©oducs terrestres — ont Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©es prĂ©cisĂ©ment pour ce type de scĂ©nario. Et l’Iran lui-mĂŞme, frappĂ© par des sanctions massives depuis des annĂ©es, sait que le blocage du dĂ©troit est une arme Ă double tranchant : il nuit aussi Ă ses partenaires commerciaux en Asie, qui constituent sa principale bouĂ©e Ă©conomique.
Le « plan du chaos » de TĂ©hĂ©ran a produit des effets. Mais pas l’effondrement escomptĂ©.
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