Effondrement des exportations et contraction Ă©conomique : l’adversaire d’IsraĂ«l dans le Golfe est-il en route vers la faillite ?

C’est une ironie de l’histoire que peu auraient prĂ©dite. Le Qatar, qui pendant des annĂ©es a financĂ© le Hamas, abritĂ© ses dirigeants dans des palais de Doha et jouĂ© de son immense fortune gazière comme d’un levier d’influence rĂ©gionale, se retrouve aujourd’hui au bord du gouffre Ă©conomique — victime collatĂ©rale d’une guerre qu’il n’a pas directement dĂ©clenchĂ©e. Le New York Times consacrait rĂ©cemment un long reportage Ă  l’Ă©tat de l’Ă©conomie qatarie, ravagĂ©e par les frappes de missiles et de drones iraniens, et le tableau dressĂ© est sans concession.

Tout a commencĂ© avec la fermeture du dĂ©troit d’Ormuz. Pour Doha, ce blocus n’est pas une perturbation commerciale parmi d’autres : c’est une mise Ă  mort Ă©conomique Ă  retardement. Depuis plus de deux mois, quasiment aucun tanker de gaz naturel liquĂ©fiĂ© n’a quittĂ© les cĂ´tes qataries. Or le GNL n’est pas simplement l’un des revenus du pays — c’est la colonne vertĂ©brale de tout ce que le Qatar a construit depuis les annĂ©es 1990. « Les livraisons de gaz ne sont pas moins que fondamentales », rĂ©sume Ahmed Khalal, directeur senior chez Asia Group, un cabinet de conseil stratĂ©gique. « Rien de ce que vous voyez ici n’aurait Ă©tĂ© possible sans cette richesse Ă©nergĂ©tique. »

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La mĂ©canique de cet empire gazier mĂ©rite d’ĂŞtre rappelĂ©e. Dans les annĂ©es 1990, Doha a fait le pari audacieux de transformer le gaz du champ Nord — le plus grand gisement de gaz naturel au monde, situĂ© au nord-est du pays — en gaz naturel liquĂ©fiĂ©, refroidi Ă  moins 162 degrĂ©s Celsius. Ce procĂ©dĂ© permettait d’affranchir le Qatar des pipelines rĂ©gionaux et d’expĂ©dier son Ă©nergie aux quatre coins de la planète. La capacitĂ© de production, partie de 60 000 tonnes lors du premier chargement expĂ©diĂ© au Japon en 1996, avait bondi Ă  77 millions de tonnes en 2010. Durant la majeure partie de la dĂ©cennie suivante, le Qatar Ă©tait l’État le plus riche du monde par habitant. Cette Ă©poque semble aujourd’hui lointaine.

Fin fĂ©vrier, tout s’est arrĂŞtĂ©. Ras Laffan, le cĹ“ur industriel du pays pour la production gazière, a Ă©tĂ© fermĂ©. Ses routes sont bloquĂ©es. Au port de Hamad, au sud de Doha, les grues de chargement sont Ă  l’arrĂŞt. Dans la capitale, hĂ´tels et boutiques de luxe baignent dans un silence inhabituel. Deux semaines après le blocus iranien, des missiles et des drones ont frappĂ© directement les installations de Ras Laffan, endommageant des Ă©quipements critiques et rĂ©duisant de 17 % la capacitĂ© de production du pays. La consĂ©quence logique est implacable : mĂŞme si le dĂ©troit d’Ormuz rouvrait dès demain, le retour Ă  la production d’avant-guerre prendrait des annĂ©es.

Les pertes s’accumulent Ă  une cadence vertigineuse. QatarEnergy, le gĂ©ant public de l’Ă©nergie, avait annoncĂ© dans les 24 heures suivant le blocus qu’il ne pouvait plus honorer ses contrats. Des analystes estiment que la compagnie a dĂ©jĂ  perdu des milliards de dollars depuis le dĂ©but du conflit. Chaque jour supplĂ©mentaire de fermeture du dĂ©troit reprĂ©sente des centaines de millions de dollars Ă©vaporĂ©s en revenus non perçus et en pĂ©nalitĂ©s de livraison. Le Fonds monĂ©taire international a revu ses prĂ©visions Ă  la baisse de manière brutale, anticipant une contraction de 8,6 % de l’Ă©conomie qatarie cette annĂ©e, avant une Ă©ventuelle reprise en 2027. « Chaque jour de fermeture du dĂ©troit assombrit encore davantage les perspectives », a dĂ©clarĂ© Pierre-Olivier Gourinchas, Ă©conomiste en chef du FMI, lors d’un rĂ©cent briefing.

Au-delĂ  de la catastrophe Ă©nergĂ©tique se profile une autre menace, plus sournoise : la fuite des cerveaux et des capitaux Ă©trangers. Le Qatar avait misĂ©, depuis plusieurs annĂ©es, sur une diversification de son Ă©conomie en se positionnant comme destination touristique et hub financier international. En 2019, il avait supprimĂ© l’obligation pour les entreprises Ă©trangères de conserver des partenaires locaux. Des Ă©vĂ©nements sportifs de premier plan s’y succĂ©daient quasiment chaque mois avant la guerre. Tout cela appartient dĂ©sormais au passĂ©. Depuis le dĂ©but du conflit, les avertissements aux voyageurs Ă©mis par les États-Unis et d’autres gouvernements ont fait chuter le nombre de visiteurs. De nombreuses multinationales, craignant l’instabilitĂ© rĂ©gionale, ont Ă©vacuĂ© leurs employĂ©s. Le Conseil mondial du voyage et du tourisme estimait en mars que le Moyen-Orient perdait 600 millions de dollars par jour en revenus touristiques.

Les autoritĂ©s qataries font pression sur les entreprises internationales pour qu’elles maintiennent leur prĂ©sence afin d’Ă©viter une hĂ©morragie de compĂ©tences et de capitaux. Mais le risque est rĂ©el. « Si des migrations massives se produisent, ça commence Ă  devenir vraiment effrayant », concède Khalal. La main-d’Ĺ“uvre du Qatar Ă©tant majoritairement Ă©trangère, une telle dynamique pourrait s’emballer très vite. Les rĂ©serves accumulĂ©es par le pays sont considĂ©rables, et S&P Global Ratings a maintenu ce mois-ci la notation souveraine du Qatar, soulignant l’importance de ses actifs fiscaux et extĂ©rieurs. Mais la question n’est plus celle de la solvabilitĂ© immĂ©diate : c’est celle de la durĂ©e. « Est-ce que ça a créé un dĂ©ficit fiscal important ? Évidemment », admet Khalal. « Tout dĂ©pend de la durĂ©e pendant laquelle le dĂ©troit restera fermĂ©. »

Pour IsraĂ«l, qui observe cette dĂ©route Ă©conomique d’un adversaire qui a longtemps financĂ© ses ennemis, le tableau n’est pas sans une certaine ironie gĂ©opolitique. La mĂŞme rente gazière qui permettait au Qatar d’acheter de l’influence rĂ©gionale et d’entretenir des relations ambiguĂ«s avec les organisations terroristes est aujourd’hui la source de sa vulnĂ©rabilitĂ© la plus profonde.

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