Il y a une formule dans la culture amĂ©ricaine pour dĂ©signer ce jeu-lĂ : « Chicken ». Deux voitures qui foncent l’une vers l’autre, et celui qui dĂ©vie en premier a perdu. Ce lundi, Donald Trump se retrouve dans exactement cette configuration avec la RĂ©publique islamique d’Iran — et l’analyse publiĂ©e par le correspondant Itamar Eichner pour Ynet dresse un tableau sans concession de l’impasse stratĂ©gique dans laquelle le prĂ©sident amĂ©ricain s’est enfermĂ©.
La rĂ©ponse iranienne aux propositions de Trump a Ă©tĂ© jugĂ©e Ă Washington comme quasi-humiliante. TĂ©hĂ©ran a dĂ©clinĂ©, temporisĂ©, manĹ“uvrĂ©. Et les consĂ©quences sont immĂ©diatement visibles : les prix du pĂ©trole montent, la popularitĂ© de Trump s’effondre Ă un niveau historiquement bas, et les Ă©lections de mi-mandat de novembre se rapprochent Ă grands pas. Dans ce contexte, le prĂ©sident amĂ©ricain ne peut pas se permettre de simplement piĂ©tiner sur place. Mais son espace de manĹ“uvre est extraordinairement Ă©troit.
Téhéran lit la faiblesse américaine
Les Iraniens, de leur cĂ´tĂ©, ont parfaitement identifiĂ© cette faiblesse. C’est prĂ©cisĂ©ment pourquoi ils s’autorisent des rĂ©ponses que Washington perçoit comme des humiliations publiques. Dans les cercles dirigeants de TĂ©hĂ©ran, l’Ă©valuation est claire : la probabilitĂ© que Trump entraĂ®ne Ă nouveau les États-Unis dans une grande guerre est faible, et mĂŞme s’il le dĂ©cidait, l’issue ne serait pas garantie. Cette conviction a d’ailleurs Ă©tĂ© renforcĂ©e par la fuite rĂ©cente d’un document de la CIA estimant que l’Iran pourrait survivre encore plusieurs mois de blocus — et qu’il lui reste environ 70% de ses missiles.
Netanyahu, de son cĂ´tĂ©, convoque ce lundi le cabinet restreint pour sa première rĂ©union depuis la rĂ©ponse iranienne. Elle se tient dans la foulĂ©e d’un entretien tĂ©lĂ©phonique nocturne avec Trump, au cours duquel les options d’action communes ont vraisemblablement Ă©tĂ© examinĂ©es. Mais les deux dirigeants partagent le mĂŞme problème fondamental : ils ont Ă©tĂ© refoulĂ©s dans un coin, et cherchent une sortie qui leur permettrait de sauver la face.
Trump s’Ă©tait vantĂ© de ses talents de nĂ©gociateur dans son livre « L’Art du Deal ». Il comprend Ă prĂ©sent que les Iraniens le lisent diffĂ©remment. La seule voie qui lui permettrait de restaurer son image est, en apparence, une action militaire — non pas nĂ©cessairement pour atteindre une dĂ©cision finale, qui exigerait une opĂ©ration longue, mais pour dĂ©montrer qu’il « commande ». Une frappe sur des infrastructures stratĂ©giques ou des puits de pĂ©trole pourrait Ă©galement servir Netanyahu, qui voit ses propres sondages se dĂ©grader face Ă la situation tendue avec l’Iran, le Hezbollah et le Hamas.
Trois scénarios sur la table
L’analyse de Ynet dĂ©crit trois grandes options entre lesquelles Trump devra trancher.
La première est une frappe militaire « douloureuse mais ponctuelle » — limitĂ©e, clairement bornĂ©e dans ses objectifs, destinĂ©e Ă signifier Ă TĂ©hĂ©ran que Washington n’a pas peur. Les cibles envisagĂ©es incluent les bases des Gardiens de la rĂ©volution dans le dĂ©troit d’Ormuz, des Ă©liminations ciblĂ©es de figures du commandement jugĂ©es radicales, ou des attaques sur des infrastructures Ă©nergĂ©tiques. La question reste ouverte : une telle frappe « dĂ©placerait-elle vraiment l’aiguille » ? Ou se retrouverait-on, peu après, exactement dans la mĂŞme impasse ?
La deuxième option est un accord temporaire de 30 jours, qui inclurait la rĂ©ouverture du dĂ©troit d’Ormuz et la levĂ©e du blocus amĂ©ricain, en Ă©change d’un engagement Ă nĂ©gocier pendant six mois. Le problème : les deux parties cultivent leur sentiment de victoire avec une arrogance qui rend tout compromis politiquement toxique. Pour Netanyahu, ce scĂ©nario est un cauchemar : il cristalliserait l’impression d’un Ă©chec au moment oĂą les Ă©lections israĂ©liennes approchent, pendant que Trump pourrait se dĂ©sintĂ©resser du dossier et laisser IsraĂ«l face aux consĂ©quences.
La troisième option — et la plus inquiĂ©tante — est que les Iraniens gagnent simplement du temps pour franchir le seuil nuclĂ©aire. MĂŞme une bombe rudimentaire, acquise Ă travers une technologie achetĂ©e Ă un autre État, leur confĂ©rerait une immunitĂ© comparable Ă celle de la CorĂ©e du Nord, transformant dĂ©finitivement les règles du jeu rĂ©gional. Sous la rĂ©pression violente du mouvement de protestation de janvier dernier — qui aurait coĂ»tĂ© la vie Ă 30 000 Ă 40 000 Iraniens selon diverses sources — la population est paralysĂ©e par la peur, et l’espoir d’un effondrement interne du rĂ©gime semble, pour l’heure, relever davantage du vĹ“u pieux que de l’analyse.
Le Liban et Gaza en arrière-plan
L’article de Ynet ne s’arrĂŞte pas au face-Ă -face irano-amĂ©ricain. Il pointe deux fronts supplĂ©mentaires qui compliquent dramatiquement la position de Netanyahu.
Au Liban d’abord, les combattants de Tsahal paient chaque jour un tribut en sang, dans des conditions que les contraintes imposĂ©es par Trump aggravent : l’interdiction de frapper Beyrouth en profondeur limite les opĂ©rations au seul sud du Liban. En dehors de quelques Ă©liminations ciblĂ©es — dont celle du commandant de la force Radwan — IsraĂ«l est perçu comme cantonnĂ© Ă une posture dĂ©fensive, ce qui Ă©rode la dissuasion et rĂ©veille les sensations anxieuses du monde d’avant le 7 octobre.
Ă€ Gaza, le Hamas continue de se renforcer. Netanyahu se trouve dans une situation que les stratèges amĂ©ricains qualifient de « lose-lose » : sans feu vert de Trump, il apparaĂ®t affaibli ; avec un feu vert pour frapper Beyrouth, sans occupation terrestre d’envergure — hors de question pour l’instant — aucune solution durable ne semble Ă portĂ©e.
La course contre la montre de Trump
Ce qui rend la situation encore plus particulière est la contrainte calendaire. Trump a une fenĂŞtre opĂ©rationnelle prĂ©cise : entre sa rencontre prĂ©vue mercredi avec le prĂ©sident chinois Xi Jinping et l’ouverture du Mondial que les États-Unis accueillent avec le Canada et le Mexique Ă partir du 11 juin — soit Ă peine moins d’un mois. Le prĂ©sident amĂ©ricain ne peut pas se permettre d’entrer dans cette sĂ©quence diplomatique et festive sans avoir, d’une façon ou d’une autre, rĂ©pondu Ă l’affront iranien.
Moins d’un mois pour des jeux de guerre, comme le rĂ©sume Ynet. Le compteur tourne.
Pour aller plus loin sur ce dossier, retrouvez sur notre site :
👉 Trump pose un ultimatum Ă l’Iran : un accord nuclĂ©aire dans les six semaines
👉 Le jeu dangereux de Trump face Ă l’Iran – et quel est le lien avec IsraĂ«l ?






