« Il nous faut une meilleure hasbara. » « Il faut se rapprocher des dĂ©mocrates. » « Il faut cultiver des liens avec la communautĂ© latino. » Ces formules, l’analyste Yaakov Katz les entend en boucle depuis des semaines, dans la bouche d’IsraĂ©liens et de Juifs amĂ©ricains sincèrement alarmĂ©s par l’Ă©rosion du soutien Ă IsraĂ«l aux États-Unis. La prĂ©occupation est rĂ©elle. Mais les rĂ©ponses proposĂ©es passent Ă cĂ´tĂ© de l’essentiel.
Ce qui se joue en ce moment n’est pas un problème de communication. C’est une mutation structurelle de l’opinion amĂ©ricaine Ă l’Ă©gard d’IsraĂ«l, et une partie au moins de ses causes se trouve non pas Ă Washington, mais Ă JĂ©rusalem.
Les chiffres qui ne mentent pas
La semaine dernière, 40 des 47 sĂ©nateurs dĂ©mocrates ont votĂ© pour bloquer la vente de bulldozers Ă IsraĂ«l. Trente-six ont soutenu une dĂ©marche similaire concernant des bombes. Ce n’Ă©tait pas un accident de parcours isolĂ©. C’Ă©tait le reflet d’une tendance de fond qui s’installe des deux cĂ´tĂ©s de l’Ă©chiquier politique amĂ©ricain.
Une Ă©tude du Pew Research Center publiĂ©e ce mois-ci Ă©tablit que 60 % des AmĂ©ricains adultes ont dĂ©sormais une opinion dĂ©favorable d’IsraĂ«l — y compris une proportion croissante de rĂ©publicains de moins de 50 ans, un segment que l’on considĂ©rait jusqu’Ă rĂ©cemment comme un bastion du soutien pro-israĂ©lien. Les donnĂ©es de Gallup, publiĂ©es avant mĂŞme le dĂ©clenchement de la guerre, rĂ©vèlent que pour la première fois depuis un quart de siècle, davantage d’AmĂ©ricains disent sympathiser avec les Palestiniens qu’avec les IsraĂ©liens.
Ce qui rend ce moment particulièrement frappant, c’est son timing. Ce recul de l’opinion survient après la dĂ©monstration la plus Ă©clatante de la soliditĂ© de l’alliance amĂ©ricano-israĂ©lienne — la guerre contre l’Iran. Pendant quarante jours, les armĂ©es amĂ©ricaine et israĂ©lienne ont opĂ©rĂ© d’une façon jamais vue auparavant : renseignement partagĂ© en temps rĂ©el, missions planifiĂ©es dans des Ă©tats-majors conjoints, avions volant cĂ´te Ă cĂ´te au-dessus de territoires hostiles. Et pourtant, sur le sol amĂ©ricain, l’opinion publique Ă©voluait en sens exactement inverse.
Le piège du raisonnement binaire
En IsraĂ«l, on a tendance Ă expliquer ce phĂ©nomène par deux facteurs extĂ©rieurs : la montĂ©e de l’antisĂ©mitisme d’une part, et un glissement gĂ©nĂ©rationnel au sein des États-Unis d’autre part, indĂ©pendant des actions israĂ©liennes. Ces deux facteurs sont partiellement vrais. Les jeunes AmĂ©ricains n’ont pas le lien Ă©motionnel et historique avec IsraĂ«l qu’avaient leurs parents. La tendance au repli sur soi traverse tout le spectre politique amĂ©ricain — du « America First » de la droite au scepticisme envers les alliances Ă©trangères Ă gauche.
Mais ces explications fonctionnent aussi comme une Ă©chappatoire commode. Elles permettent de pointer un doigt vers l’extĂ©rieur plutĂ´t que de poser la question autrement plus inconfortable : qu’est-ce qu’IsraĂ«l lui-mĂŞme fait, ou omet de faire, pour alimenter ce divorce ?
Il existe une contradiction flagrante dans la façon dont les dirigeants israĂ©liens traitent l’alliance avec Washington. Quand l’AmĂ©rique soutient IsraĂ«l, on cĂ©lèbre le gĂ©nie diplomatique israĂ©lien. Quand des frictions apparaissent, on crie Ă la trahison. Cette pensĂ©e binaire — le prĂ©sident est-il pour nous ou contre nous ? — rate complètement la complexitĂ© de la diplomatie moderne et traite l’alliance comme si elle n’avait qu’une seule dimension.
Le schĂ©ma se rĂ©pète. Quand Joe Biden s’est rendu en IsraĂ«l au lendemain du 7 octobre, a autorisĂ© un rĂ©approvisionnement militaire massif, dĂ©ployĂ© des porte-avions et lancĂ© son fameux avertissement « don’t », il a Ă©tĂ© saluĂ© Ă travers tout le spectre politique israĂ©lien. Quand des dĂ©saccords ont Ă©mergĂ© et qu’il a retardĂ© certaines livraisons de munitions, le narratif a basculĂ© du jour au lendemain : Biden Ă©tait soudainement prĂ©sentĂ© comme hostile Ă IsraĂ«l. Le mĂŞme schĂ©ma se reproduit aujourd’hui avec Donald Trump : adulĂ© pendant la phase cinĂ©tique de la guerre contre l’Iran, il commence Ă susciter des doutes mĂŞme Ă droite en IsraĂ«l depuis qu’il a prolongĂ© le cessez-le-feu avec TĂ©hĂ©ran.
Ce que Jérusalem ne veut pas voir
Ce mode de pensĂ©e transactionnel dĂ©tourne l’attention d’une question bien plus importante : comment le comportement d’IsraĂ«l lui-mĂŞme Ă©rode-t-il son atout le plus prĂ©cieux ?
Prenons l’extrĂ©misme juif en Cisjordanie. Tout le monde en IsraĂ«l sait qu’il existe, mĂŞme s’il ne reprĂ©sente qu’une infime minoritĂ©. Il rĂ©sonne nĂ©anmoins aux États-Unis, dans les deux partis. La violence est condamnable, tout le monde le sait — et pourtant le gouvernement refuse d’agir pour y mettre fin.
La rĂ©forme judiciaire en a Ă©tĂ© un autre exemple. Quelle qu’en soit la justification intellectuelle, la manière dont elle Ă©tait conduite a creusĂ© un fossĂ© dĂ©jĂ existant entre IsraĂ«l et les AmĂ©ricains progressistes. Les avertissements ont Ă©tĂ© ignorĂ©s. L’absence de vision politique cohĂ©rente pour l’après-Gaza a engendrĂ© la perception qu’IsraĂ«l combattait pour le plaisir de combattre, sans objectif autre que la destruction. Cette perception a Ă©tĂ© renforcĂ©e par des dĂ©clarations ministĂ©rielles irresponsables — sur l’annexion, sur l’utilisation d’armes nuclĂ©aires.
Rien de tout cela n’existe dans un vide. Chaque geste façonne la façon dont IsraĂ«l est perçu, comment ses actions sont interprĂ©tĂ©es, et in fine comment les gens ressentent l’État. Un pays en guerre depuis plus de deux ans, mĂŞme si cette guerre est justifiĂ©e, n’est pas un pays avec lequel l’AmĂ©ricain moyen veut s’identifier.
La vĂ©ritĂ© dure est celle-ci : les IsraĂ©liens sont experts en tactique militaire, mais ils font preuve d’une illittratie stratĂ©gique frappante concernant les États-Unis. S’ils comprenaient vraiment la valeur de cette alliance, ils exigeraient de leurs dirigeants un comportement diffĂ©rent — des messages disciplinĂ©s, des politiques mesurĂ©es, une conscience que les actes commis Ă JĂ©rusalem ont des consĂ©quences immĂ©diates Ă Washington.
La proposition de Katz mĂ©rite d’ĂŞtre entendue : de mĂŞme qu’AIPAC passe des dĂ©cennies Ă Ă©duquer les lĂ©gislateurs amĂ©ricains sur l’importance de l’alliance, il faudrait construire une organisation Ă©quivalente destinĂ©e Ă Ă©duquer les dirigeants et le public israĂ©liens sur la fragilitĂ© de cette mĂŞme alliance quand elle est tenue pour acquise. Car l’alliance ne se construit pas seulement Ă Washington. Elle se construit aussi Ă JĂ©rusalem.
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Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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