À l’occasion de Yom HaZikaron, la journée de mémoire dédiée aux soldats tombés et aux victimes du terrorisme en Israël, l’attention se porte naturellement sur les disparus, leurs histoires et leurs familles. Pourtant, dans l’ombre de ces récits, existent d’autres acteurs essentiels, souvent invisibles : les hommes du rabbinat militaire, chargés de l’une des missions les plus lourdes et les plus douloureuses qui soient, celle de recueillir les corps des soldats sur le terrain.
Un projet personnel, puissant et bouleversant, vient aujourd’hui lever le voile sur cette réalité méconnue. Il est porté par Tehila On, étudiante en communication visuelle au sein du collège « Emouna », qui a choisi de consacrer son travail de fin d’études à ces hommes silencieux, dont la souffrance reste trop souvent ignorée.
Ce projet ne naît pas d’une simple réflexion théorique. Il s’ancre dans une expérience personnelle directe. Le 7 octobre au matin, son mari et son frère ont été envoyés sur le terrain dans le cadre des forces du rabbinat militaire. Leur mission : collecter les corps des victimes dans des conditions extrêmes, sous le feu, dans un contexte de chaos total. Une mission où il n’y a ni pause, ni recul, ni espace pour l’émotion. Seule compte la responsabilité absolue : honorer les morts.
Mais derrière cette action rigoureuse et empreinte de respect se cache une autre réalité, plus intime, plus silencieuse. Une réalité faite de souvenirs persistants, d’images qui ne s’effacent pas et d’un poids émotionnel qui ne disparaît pas une fois la mission terminée. « Ce sont des hommes qui agissent avec une crainte sacrée », explique Tehila On, « mais qui portent en eux quelque chose qui ne trouve pas toujours sa place. Il n’y a pas de mots pour cela – mais c’est là ».
Un silence qui en dit long
L’un des axes centraux du projet repose sur le contraste entre ce qui est visible et ce qui ne l’est pas. Les membres du rabbinat militaire ne sont pas au cœur du discours public. Ils ne racontent pas, ne témoignent pas, ne revendiquent pas leur expérience. Pourtant, ce qu’ils vivent laisse une empreinte durable.
Les scènes auxquelles ils sont confrontés, les moments qu’ils traversent, ne disparaissent pas avec la fin de leur mission. Ils continuent à les accompagner, dans le silence. C’est précisément cette « alarme silencieuse » que le projet cherche à rendre perceptible. Une souffrance qui ne s’exprime pas, mais qui est présente à chaque instant.
Ce silence n’est pas un oubli, ni une absence. Il est au contraire chargé de sens. Il reflète à la fois la dignité de leur rôle et la difficulté à verbaliser ce qu’ils ont vécu. Dans une société où la parole est souvent mise en avant, cette absence de témoignage peut donner l’illusion que leur expérience est moins marquante. Le projet vient précisément déconstruire cette idée.
Donner une forme à l’indicible
Pour traduire cette réalité intérieure, Tehila On a choisi une approche immersive. Plutôt que de se limiter à un récit, elle a conçu une installation visuelle qui recrée l’expérience émotionnelle de ces hommes. Elle met en scène un salon domestique, un espace familier et rassurant en apparence, avec ses éléments du quotidien : un canapé, un tapis, une tasse de café.
Mais très rapidement, cette normalité se fissure. L’atmosphère devient lourde, les murs s’assombrissent, et l’espace se transforme en un lieu où les souvenirs s’infiltrent et ne laissent aucun répit. Le spectateur se retrouve plongé dans une expérience sensorielle qui dépasse les mots.
Au centre de cette installation, une lampe diffuse une lumière particulière. Elle ne se contente pas d’éclairer : elle projette des mots, des fragments, qui envahissent l’espace et entourent le spectateur. Ces mots symbolisent les pensées incessantes, les souvenirs persistants, cette charge mentale qui ne s’éteint jamais. Il n’y a pas de pause, pas de silence véritable. L’expérience devient ainsi une matérialisation de l’état intérieur de ceux qui ont vécu ces scènes.
L’objectif est clair : faire ressentir ce qui ne peut être exprimé. « C’est une tentative de montrer ce qui se passe à l’intérieur », explique l’artiste, « des pensées qui ne s’arrêtent pas, des souvenirs qui ne laissent pas de repos ». Par ce dispositif, le spectateur est invité non pas à comprendre intellectuellement, mais à éprouver une fraction de cette réalité.
Au-delà de l’aspect artistique, ce projet porte un message essentiel. Il rappelle qu’il existe des formes de douleur qui ne trouvent pas toujours d’espace pour s’exprimer, et que leur silence ne les rend pas moins réelles. En donnant une visibilité à ces hommes du rabbinat militaire, il ouvre une réflexion plus large sur la mémoire, le trauma et la reconnaissance.
En ce jour de mémoire, où l’on rend hommage aux disparus, cette initiative invite à élargir le regard. À se souvenir non seulement de ceux qui sont tombés, mais aussi de ceux qui, dans l’ombre, portent le poids de leur départ. Donner une place à ce silence, c’est aussi reconnaître une part essentielle de la réalité de la guerre.
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