« Comme un coup de poing dans le ventre » : une mÚre israélienne raconte avoir perdu deux fils en deux jours de guerre

Le tĂ©moignage de Nurit Guy, aujourd’hui ĂągĂ©e de 90 ans, traverse les dĂ©cennies avec une force intacte. À l’occasion de Yom HaZikaron, son histoire ressurgit comme un rappel brutal de la rĂ©alitĂ© humaine derriĂšre les guerres. Une rĂ©alitĂ© faite de pertes irrĂ©parables, de douleur silencieuse et d’une rĂ©silience qui dĂ©fie toute logique.

En juin 1982, au dĂ©but de la premiĂšre guerre du Liban, Nurit Guy a vĂ©cu ce que peu de personnes peuvent imaginer. En l’espace de 24 heures, elle a perdu non pas un, mais deux jeunes hommes qu’elle considĂ©rait comme ses fils. Son fils biologique, le lieutenant Shahar Guy, et le sergent Tzvi Wolf, un jeune Juif amĂ©ricain qu’elle avait accueilli en IsraĂ«l et qui Ă©tait devenu un membre Ă  part entiĂšre de sa famille.

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Le premier coup est arrivĂ© avec l’annonce de la mort de Shahar, tombĂ© au combat dans les premiĂšres phases de la guerre, au nord de SaĂŻda. Officier de chars, il avait rejoint une unitĂ© de parachutistes sous le feu ennemi, lorsque son tank a Ă©tĂ© touchĂ©. La nouvelle, bien que dĂ©vastatrice, a Ă©tĂ© accueillie par sa mĂšre avec une luciditĂ© presque dĂ©routante. Elle se souvient avoir immĂ©diatement compris que sa vie ne serait plus jamais la mĂȘme, mais aussi qu’il fallait continuer.

« Il y avait des pĂȘches Ă  cueillir, Ă  trier, Ă  emballer », raconte-t-elle. Une phrase simple, presque banale, mais qui traduit une rĂ©alitĂ© profonde : celle de devoir continuer Ă  vivre, mĂȘme lorsque tout semble s’effondrer. Cette capacitĂ© Ă  s’accrocher au quotidien devient une forme de survie.

Mais Ă  peine avait-elle commencĂ© Ă  faire face Ă  cette premiĂšre perte qu’une seconde tragĂ©die est venue la frapper. Le lendemain, alors que des visiteurs Ă©taient venus prĂ©senter leurs condolĂ©ances, elle a remarquĂ© un mouvement inhabituel Ă  l’écart. TrĂšs vite, elle a compris. Tzvi Wolf, ce jeune homme qu’elle avait accueilli chez elle, avait lui aussi Ă©tĂ© tuĂ© au combat. « Quand on parle d’un coup de poing dans le ventre, c’est exactement ça », confie-t-elle.

Cette deuxiĂšme annonce, survenue au cƓur mĂȘme du deuil, a pris une dimension presque irrĂ©elle. Elle ne se limite pas Ă  une rĂ©pĂ©tition de la douleur, mais Ă  une amplification totale de celle-ci. Nurit Guy Ă©voque mĂȘme un sentiment de culpabilitĂ© : celui d’avoir, en quelque sorte, ouvert sa maison Ă  Tzvi et de l’avoir conduit Ă  partager ce destin.

Une vie marquée par la perte et la résilience

MalgrĂ© ces Ă©vĂ©nements tragiques, Nurit Guy n’a jamais sombrĂ© dans le dĂ©sespoir. Sa maniĂšre de faire face Ă  la perte est singuliĂšre. Elle affirme ne pas croire au destin, mais Ă  la rĂ©alitĂ© brute des Ă©vĂ©nements. « Cela arrive, et on fait avec », dit-elle. Une philosophie de vie qui repose sur l’acceptation et la continuitĂ©.

Au fil des annĂ©es, elle a transformĂ© la mĂ©moire en action. Elle participe Ă  chaque cĂ©rĂ©monie commĂ©morative, quelle que soit la distance ou l’heure. Pour elle, le souvenir n’est pas passif : il est un engagement quotidien. Elle organise mĂȘme, chaque annĂ©e, un rassemblement Ă  l’occasion de Yom HaZikaron, oĂč des dizaines de personnes se retrouvent pour Ă©voquer les souvenirs des disparus dans une atmosphĂšre paradoxalement vivante.

Ce choix de cĂ©lĂ©brer la mĂ©moire dans un cadre presque joyeux peut surprendre. Mais pour elle, il s’agit d’une maniĂšre de faire vivre ceux qui ne sont plus lĂ . Les repas, les discussions, les souvenirs partagĂ©s deviennent autant de moyens de transformer la douleur en lien humain.

Son engagement ne s’arrĂȘte pas lĂ . Elle travaille Ă©galement avec des organisations venant en aide aux soldats isolĂ©s et consacre une partie de son temps Ă  recenser les noms des soldats tombĂ©s sans famille en IsraĂ«l. Ce travail minutieux, presque obsessionnel, tĂ©moigne d’un besoin profond : donner une place et une reconnaissance Ă  chaque vie perdue.

Une vision lucide de la guerre

Le regard que porte Nurit Guy sur la guerre est sans illusion. Pour elle, il n’existe pas de vĂ©ritable victoire. « La guerre est une mauvaise chose, il n’y a que des perdants », affirme-t-elle. Cette dĂ©claration, issue d’une expĂ©rience personnelle extrĂȘme, rĂ©sonne avec une force particuliĂšre.

Elle remet en question l’idĂ©e mĂȘme de victoire, telle qu’elle est souvent prĂ©sentĂ©e. Selon elle, dans les conflits modernes, il n’y a pas de fin claire, pas de rĂ©solution totale. Les pertes humaines, les traumatismes et les consĂ©quences Ă  long terme dĂ©passent largement les gains stratĂ©giques Ă©ventuels.

Son analyse va encore plus loin. Elle Ă©voque la nĂ©cessitĂ© de solutions politiques et de nĂ©gociations, rappelant que mĂȘme les conflits les plus longs peuvent trouver une issue par le dialogue. Cette vision, empreinte de rĂ©alisme, contraste avec les discours souvent dominĂ©s par la logique militaire.

Au-delĂ  de la perte de son fils et de celui qu’elle considĂ©rait comme tel, Nurit Guy a Ă©galement perdu un petit-fils des annĂ©es plus tard. Pourtant, elle continue d’avancer, avec une Ă©nergie et une luciditĂ© remarquables. Elle incarne une forme de rĂ©silience rare, forgĂ©e dans l’épreuve mais tournĂ©e vers la vie.

Son témoignage rappelle une vérité essentielle : derriÚre chaque nom inscrit sur une stÚle, il y a une histoire, une famille, un avenir interrompu. Et surtout, une absence qui ne disparaßt jamais.


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