L’événement le plus important survenu cette semaine à la cour d’appel de Paris n’est pas la peine infligée à Marine Le Pen, mais le fait qu’elle soit revenue dans la course à la présidentielle. L’arrêt rendu mardi a confirmé sa condamnation pour détournement de fonds publics et lui a infligé une peine d’un an de détention à domicile sous bracelet électronique — mais a réduit la durée de son inéligibilité de façon à lui permettre de se présenter. Le soir même, Le Pen annonçait sa quatrième candidature à la présidence, et dès le lendemain matin, elle était sur le terrain.
Il y a quelques jours à peine, il semblait que le parcours politique de la dirigeante du Rassemblement National s’achevait juste avant la ligne d’arrivée. Après plus d’une décennie durant laquelle elle avait réussi l’une des révolutions politiques les plus impressionnantes d’Europe — transformer un parti considéré pendant des années comme infréquentable et symbole de l’extrême droite en la formation la plus populaire de France — tout indiquait qu’elle devrait rester sur la touche et regarder son protégé, Jordan Bardella, réaliser le rêve qu’elle avait elle-même construit pour lui. L’arrêt de la cour a changé la donne.
Le Pen a certes été condamnée une nouvelle fois dans l’affaire des emplois fictifs d’assistants parlementaires de son parti, dans laquelle plus de trois millions d’euros de fonds du Parlement européen avaient été détournés entre 2004 et 2016. La cour d’appel lui a infligé trois ans de prison — dont un an de détention à domicile sous bracelet électronique — une amende de 100 000 euros et une inéligibilité de 45 mois, déjà partiellement purgée depuis mars 2025.
La réduction de l’inéligibilité lui permet de se présenter immédiatement, mais la question du bracelet reste posée — elle avait déclaré par le passé qu’elle refuserait de le porter pendant la campagne. Elle a résolu ce problème en formant un pourvoi devant la Cour de cassation, qui suspend automatiquement l’exécution de la peine jusqu’à sa décision. La haute juridiction a indiqué qu’elle statuerait « au plus tard début avril 2027 » — deux semaines seulement avant le premier tour. Si le pourvoi est rejeté, le bracelet sera activé en pleine campagne. Mais même dans ce cas, il est difficile d’imaginer Le Pen se retirer.
Si elle l’emporte, l’immunité présidentielle suspendrait immédiatement l’exécution de la peine jusqu’à la fin de son mandat. « Ce sont les mêmes réflexes et la même rhétorique que Donald Trump. Une politicienne condamnée deux fois pour détournement de fonds publics se lance dans une guérilla judiciaire pour se présenter », a commenté Gabriel Attal, l’ancien Premier ministre de Macron, qui sera lui-même candidat.
Bardella relégué d’un pas en arrière
Celui qui pâtit de cette évolution est justement l’homme qui ne le dira pas publiquement. Il y a quelques jours à peine, Bardella, âgé de seulement 30 ans, semblait en passe de devenir le plus jeune président de l’histoire de la République française. Bardella, qui a grandi dans la banlieue parisienne et est devenu le visage médiatique de la droite nationale, était considéré par beaucoup comme ayant des chances électorales légèrement meilleures que Le Pen, notamment parce qu’il ne porte pas sur ses épaules le poids historique de son nom de famille. Dans les derniers sondages avant le verdict, il la devançait même. Mais il comprend la réalité : pour Le Pen, c’est peut-être la dernière occasion de se présenter à la présidence ; pour lui, il y en aura sans doute d’autres.
Dès le lendemain de la décision de la cour, les deux se sont rendus ensemble à leur premier meeting de campagne, dans la commune de La Flèche, dans l’ouest de la France — là où leur parti avait remporté les dernières élections municipales. Ils ont présenté le ticket proposé par le parti : Le Pen à la présidence, Bardella à Matignon. « Je suis heureux que nous puissions entrer dans cette campagne avec Marine », a déclaré Bardella. « Le chapitre judiciaire est derrière nous. Maintenant, en avant, vers la campagne. »
La visite au marché de la commune a été écourtée de près d’une heure en raison de dizaines de militants de gauche venus spécialement sur place, brandissant des pancartes « Le Pen condamnée » et parvenant à couvrir les cris de « Marine présidente ! » de ses partisans.
Si, avant la décision de la cour, Bardella était perçu comme le candidat le plus fort, un sondage de l’institut Ifop réalisé le lendemain montre que cet écart s’est presque effacé : 36% des sondés déclarent vouloir voter pour Le Pen au premier tour — une hausse de 4 points en deux semaines seulement, effet direct de l’annonce.
La dynamique actuelle de Le Pen est nette : elle l’emporte face à tous les candidats testés contre elle, d’Édouard Philippe, ancien Premier ministre et candidat favori du centre — 54% contre 46% — jusqu’au leader de l’extrême gauche Jean-Luc Mélenchon, avec un écart considérable de 70% contre 30%. Même l’ancien jeune Premier ministre Gabriel Attal reste distancé : 55% contre 45%.
La situation peut encore évoluer, et le système du second tour complique la tâche des instituts de sondage, mais la tendance est claire : si Le Pen affronte un candidat de l’extrême gauche comme Mélenchon, ou un candidat du centre incapable de fédérer autour de lui le camp modéré, elle pourrait bien devenir présidente de la France en mai 2027.
Et quelles conséquences pour Israël ?
Ce drame ne concerne pas seulement la France. Pendant des années, Israël a évité tout lien avec les partis de la droite nationale en Europe en raison de leur passé antisémite. Mais ces dernières années, la politique a changé, et le ministère des Affaires étrangères a réexaminé chaque parti : s’est-il désolidarisé de son passé antisémite et lutte-t-il contre l’antisémitisme en son sein, et fait-il preuve d’une attitude équitable envers Israël. Le Rassemblement National a été l’un des trois partis à recevoir ce qui équivaut, de fait, à un « certificat de casherout ».
Le Pen a écarté du parti son père, Jean-Marie Le Pen, à la suite de ses propos antisémites, a investi des années dans le nettoyage de l’image du parti et exprime un soutien relatif à Israël. Bardella adopte lui aussi une ligne pro-israélienne, accuse le Hezbollah de l’escalade à la frontière nord et s’oppose à une reconnaissance unilatérale d’un État palestinien, qu’il qualifie de « récompense au terrorisme ».
Malgré cela, une profonde réserve subsiste au sein de la communauté juive de France à l’égard du parti. Une partie non négligeable de ses électeurs partage des positions antisémites, et la crainte demeure que de futures initiatives visant à restreindre l’abattage rituel casher ou la circoncision ne reviennent à l’ordre du jour, même si les membres du parti ont affirmé ces dernières années qu’ils n’agiraient pas pour interdire l’abattage casher.
Du point de vue israélien, une victoire de Le Pen pourrait au contraire améliorer les relations avec Paris, tombées à leur plus bas niveau sous Emmanuel Macron. Ces deux dernières années, Macron a durci ses critiques envers Israël, promu des initiatives contre les implantations, soutenu des mesures européennes à son encontre et mené des démarches perçues à Jérusalem comme hostiles.
Même si un candidat du centre comme Gabriel Attal était élu, l’appréciation à Jérusalem est que les relations seraient meilleures que sous Macron. En revanche, une victoire de Jean-Luc Mélenchon pourrait provoquer une crise sans précédent dans les relations entre les deux pays, bien que cette perspective demeure pour l’instant peu probable.
Le premier tour de l’élection se tiendra le 18 avril 2027, le second le 2 mai. Les prochains mois devraient agiter le Parlement français, en proie à une paralysie politique depuis le pari de Macron, qui avait dissous l’Assemblée nationale à l’été 2024 après le succès de l’extrême droite aux élections européennes.
Si, il y a peu encore, Bardella semblait incarner le nouveau visage de la droite nationaliste française, l’arrêt de la cour a tout changé. Si Le Pen surmonte les obstacles judiciaires qui se dressent encore devant elle, elle accomplira l’un des plus grands basculements politiques d’Europe de la dernière décennie : le passage d’un parti longtemps considéré comme infréquentable jusqu’au palais de l’Élysée.
Si elle y parvient, elle ne sera pas seulement la première présidente issue de la droite nationale en France. Elle achèvera un parcours similaire à celui de Giorgia Meloni en Italie, une étape supplémentaire dans le basculement de la droite européenne, des marges vers le cœur du consensus politique. L’avenir dira si le public français est prêt, lui aussi, à franchir ce dernier pas.
Sur ce sujet, notre rédaction vous invite à consulter notre article sur Marion Maréchal, la femme politique française aux côtés d’Israël, ainsi que l’ensemble de notre couverture sur Infos-Israel.News.






