Le ministre de la DĂ©fense italien Guido Crosetto vient de formuler, dans les colonnes du New York Times, une proposition qui pourrait marquer un tournant dans l’histoire de la sĂ©curitĂ© europĂ©enne : la crĂ©ation d’une alliance militaire terrestre nouvelle, rĂ©unissant les 27 membres de l’Union europĂ©enne et 13 pays europĂ©ens non-membres, parmi lesquels le Royaume-Uni, la Norvège, la Turquie et l’Ukraine. « Nous devons construire une force de dĂ©fense terrestre unifiĂ©e », a-t-il dĂ©clarĂ©, dans une formule qui ne laisse aucune ambiguĂŻtĂ© sur l’urgence qu’il perçoit.
Ce n’est pas un discours de tribune. C’est une rĂ©ponse Ă une rĂ©alitĂ© que les dirigeants europĂ©ens ne peuvent plus esquiver : les États-Unis de Donald Trump ne sont plus disposĂ©s Ă assurer indĂ©finiment la protection du continent, et les nations europĂ©ennes doivent se prĂ©parer Ă gĂ©rer elles-mĂŞmes une menace dont elles ont longtemps sous-estimĂ© la gravitĂ©.
Le « divorce » italo-américain
Le cas de l’Italie illustre parfaitement les turbulences qui traversent l’Occident en ce moment. Giorgia Meloni s’Ă©tait prĂ©sentĂ©e, depuis son arrivĂ©e au pouvoir, comme le meilleur point de contact entre l’Europe et Donald Trump — une alliĂ©e idĂ©ologique, une interlocutrice privilĂ©giĂ©e, un pont entre les deux rives de l’Atlantique. Cette image est aujourd’hui sĂ©rieusement Ă©cornĂ©e.
Trump a publiquement critiquĂ© Rome pour son refus de s’associer Ă l’effort de guerre amĂ©ricain contre l’Iran. Une attaque qui a provoquĂ© une irritation profonde dans l’entourage de la prĂ©sidente du Conseil — mais gĂ©rĂ©e, selon Crosetto, Ă la manière d’une dispute familiale : « Nous faisons semblant de ne pas entendre. Si quelqu’un dit quelque chose qui vous met en colère, vous passez simplement Ă autre chose. »
Cette stratĂ©gie du silence calculĂ© dit quelque chose d’important sur l’Ă©tat de la relation transatlantique. Rome maintient la forme de l’alliance tout en prenant ses distances sur le fond. Ce n’est pas une rupture — mais c’est une mise Ă distance que le ministre de la DĂ©fense lui-mĂŞme ne cherche pas Ă dissimuler.
Crosetto a prĂ©cisĂ© qu’aucune demande formelle de rĂ©duction de la prĂ©sence militaire amĂ©ricaine en Italie n’avait Ă©tĂ© formulĂ©e par Washington. La pression s’exerce plutĂ´t sur les budgets de dĂ©fense nationaux, dans un contexte oĂą le prix de l’Ă©nergie — gonflĂ© par la guerre au Moyen-Orient — pèse dĂ©jĂ lourdement sur la coalition gouvernementale romaine.
Une OTAN Ă©largie, ou une alternative Ă l’OTAN ?
La proposition de Crosetto se veut complĂ©mentaire Ă l’OTAN, pas concurrente. Mais la distinction est de plus en plus difficile Ă tenir dans les faits. En incorporant l’Ukraine dans cette nouvelle architecture de dĂ©fense, en appelant Ă y associer des partenaires aussi lointains que l’Australie, le BrĂ©sil, l’Inde, le Japon et la CorĂ©e du Sud, le ministre italien dessine une vision du monde oĂą la sĂ©curitĂ© n’est plus l’affaire d’un « club exclusif de l’Ă©lite de l’hĂ©misphère nord » — pour reprendre ses propres mots — mais d’un rĂ©seau plus large de dĂ©mocraties partageant des menaces communes.
Dans sa lettre officielle adressĂ©e Ă ses homologues europĂ©ens, Crosetto a insistĂ© sur la nĂ©cessitĂ© d’inclure l’Ukraine dans ce dispositif, la qualifiant de « pilier incontournable du front sĂ©curitaire europĂ©en ». Une formulation qui prend une rĂ©sonance particulière au moment oĂą Washington montre des signes d’essoufflement de son soutien Ă Kiev.
Ce que l’initiative italienne rĂ©vèle, au fond, c’est une Europe en train de reconnaĂ®tre — tardivement, douloureusement — qu’elle ne peut plus sous-traiter sa propre sĂ©curitĂ©. Que l’AmĂ©rique de Trump soit ou non un partenaire fiable demain, la question de la dĂ©fense autonome du continent ne peut plus ĂŞtre indĂ©finiment reportĂ©e. Rome a mis le sujet sur la table. La rĂ©ponse des autres capitales europĂ©ennes dira si ce moment est celui d’une vraie rupture stratĂ©gique, ou d’une prise de parole de plus dans un long dĂ©bat sans conclusion.
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