Pourtant, David Ben-Gurion, Ă©galement, lorsqu’il a fallu prendre des dĂ©cisions clĂ©s pendant la guerre d’indĂ©pendance, a naviguĂ© de manière centralisĂ©e et entièrement personnelle. Du dĂ©but de la guerre Ă sa fin, il n’avait aucun plan ordonnĂ© sur la façon de la mener ; il a pris des dĂ©cisions importantes en mouvement ; et bien sĂ»r, il n’avait pas de stratĂ©gie de sortie jusqu’Ă ses Ă©tapes beaucoup plus tardives.
La sagesse des experts
Lorsqu’un dirigeant national prend des dĂ©cisions dans des situations tumultueuses, comme lors de la crise des coronavirus, son personnel veille Ă ce que ses dĂ©cisions soient prises de la manière la plus professionnelle possible. Pour chaque problème, mĂŞme au niveau stratĂ©gique, il existe un processus de clarification professionnel certifiĂ©. Mais cette clarification fait souvent l’objet de dĂ©saccords ou de controverses professionnelles.
La prise de dĂ©cision centralisĂ©e de Ben Gourion dĂ©coule de la nature des jonctions stratĂ©giques. Le choix d’un chemin par rapport Ă un autre ne se fait pas uniquement en choisissant les conseils d’un expert plutĂ´t que ceux d’un autre. Cela implique Ă©galement des valeurs, des croyances et des opinions que le leader lui-mĂŞme dĂ©tient.
Prenons, par exemple, une dĂ©cision clĂ© prise par Ben Gourion en avril 1948. Faisant fi de la position de l’Ă©tat-major, il ordonna une concentration des forces de tous les autres fronts dans un effort primordial pour lutter pour JĂ©rusalem. Comme Ben Gourion l’a expliquĂ© en faisant valoir son point de vue : «Si le pays a une âme, alors JĂ©rusalem est son âme… La bataille pour JĂ©rusalem est dĂ©cisive, et pas seulement d’un point de vue militaire… Ce serment par les fleuves de Babylone [si j’oublie toi, JĂ©rusalem…] est obligatoire aujourd’hui comme Ă cette Ă©poque ; sinon, nous ne mĂ©riterons pas d’ĂŞtre appelĂ©s le peuple d’IsraĂ«l. » Dans cet esprit, il a jugĂ© le commandant de la brigade 7, qui venait juste d’ĂŞtre créée : «JĂ©rusalem Ă tout prix».
Les arguments de Ben Gourion impliquaient des considĂ©rations nationales et axĂ©es sur les valeurs qui allaient au-delĂ de l’analyse militaire professionnelle.
Dans le cas d’un dilemme mĂ©dical relativement simple, on pourrait avoir Ă choisir entre, disons, un avis mĂ©dical qui recommande une opĂ©ration et un autre qui recommande contre elle. Dans une telle situation, la dĂ©cision – comme l’a enseignĂ© le laurĂ©at du prix Nobel Daniel Kahneman dans ses Ă©crits – requiert une grande latitude pour le calcul des risques qui dĂ©passe le domaine purement professionnel.
La mĂ©thode de prise de dĂ©cision de Ben Gourion a naturellement dĂ©clenchĂ© une vive opposition. Lorsque des membres de l’Ă©tat-major ont mis en doute la faisabilitĂ© des objectifs de guerre que Ben Gourion leur avait prĂ©sentĂ©s, il a dĂ©clarĂ© :
Les arbitres dans toutes les affaires ne seront pas des experts mais des reprĂ©sentants civils du peuple. Ce n’est pas l’expert qui dĂ©cide de faire la guerre ou non. Pas l’expert qui dĂ©cide de dĂ©fendre ou non le NĂ©guev. L’expert donnera son avis sur la façon de faire les choses, mais l’Ă©chelon civil dĂ©cidera s’il faut faire les choses… Des experts sont nĂ©cessaires… mais les dĂ©cisions sont basĂ©es non seulement sur les opinions des techniciens concernant des questions professionnelles mais sur une Ă©valuation gĂ©nĂ©rale, et pour cela le gouvernement est responsable.
Une dĂ©cision stratĂ©gique d’un leader va au-delĂ des recommandations purement professionnelles que les experts peuvent fournir.
Un pas dĂ©terminĂ© vers l’inconnu
Depuis le dĂ©but de la crise des coronavirus, une multitude «d’experts» ont dĂ©plorĂ© l’absence de «stratĂ©gie de sortie» du gouvernement israĂ©lien. Mais pendant la guerre d’indĂ©pendance, pendant une longue pĂ©riode – presque un an – les dirigeants n’avaient aucun plan ordonnĂ© pour rĂ©ussir Ă mettre fin Ă la guerre. Aucune telle «stratĂ©gie de sortie» n’aurait pu ĂŞtre mise au point car les conditions d’Ă©laboration d’un tel concept n’ont pas Ă©mergĂ© pendant cette pĂ©riode.
Au plus fort de la guerre, le 11 septembre 1948, avant le tournant de l’opĂ©ration Yoav, Ben Gourion a prĂ©sentĂ© un large aperçu du dĂ©roulement du conflit depuis le dĂ©but de son dĂ©clenchement. Il a dĂ©crit le manque de connaissances pour une Ă©valuation de la situation :
Avant mĂŞme le dĂ©but des Ă©vĂ©nements, j’ai demandĂ© Ă nos experts : avons-nous une unitĂ© de la Hagana capable de se dĂ©fendre contre une armĂ©e rĂ©gulière ? Permettez-moi de citer une rĂ©ponse que j’ai reçue d’un des commandants, qui est maintenant un commandant de front… Il m’a dit l’Ă©tĂ© dernier qu’il n’y avait pas d’unitĂ© Hagana qui avait la formation d’une armĂ©e rĂ©gulière. J’ai demandĂ© : Et le Palmah ? Il a rĂ©pondu : Le soldat Palmah n’a pas non plus la formation d’un soldat rĂ©gulier… et si un bataillon Palmah doit faire face Ă un bataillon d’une armĂ©e rĂ©gulière, il ne pourra peut-ĂŞtre pas tenir le coup.
Dans l’angoisse de pĂ©nĂ©trer dans l’inconnu, les experts militaires n’ont guère renforcĂ© la confiance de Ben Gourion dans les chances de victoire. La confiance dans la capacitĂ© opĂ©rationnelle de Tsahal a Ă©tĂ© bâtie par l’apprentissage en mouvement. C’est Ă cause des frictions de la guerre, en s’adaptant aux Ă©volutions imprĂ©vues au fur et Ă mesure de leur apparition, que des connaissances critiques ont Ă©tĂ© glanĂ©es sans lesquelles il n’aurait pas Ă©tĂ© possible de commencer Ă formuler une stratĂ©gie de sortie.
C’est selon cette logique que la guerre d’IndĂ©pendance a Ă©tĂ© menĂ©e depuis le dĂ©but et d’une bataille Ă l’autre. Cette logique Ă©tait particulièrement Ă©vidente dans le changement qui s’est produit avec la dĂ©faite de l’ennemi Ă©gyptien dans l’opĂ©ration Yoav, alors que le terrain Ă©tait prĂ©parĂ© pour les batailles de conclusion – les opĂ©rations Horev et Uvda.
La notion de «stratĂ©gie de sortie», telle qu’elle est communĂ©ment exprimĂ©e, est principalement utilisĂ©e par les universitaires qui examinent les Ă©vĂ©nements stratĂ©giques avec le recul. L’approche de Ben Gourion pour gĂ©rer la guerre d’indĂ©pendance prĂ©sente une alternative Ă ce que le monde universitaire considère comme les exigences de la planification stratĂ©gique. La sensibilitĂ© de Ben Gourion Ă la façon dont les situations Ă©mergent et son habiletĂ© Ă exploiter, en mouvement, les possibilitĂ©s qui se dessinent au cours de la bataille, expliquent son succès stratĂ©gique Ă naviguer dans l’inconnu.
Si les dilemmes stratĂ©giques pouvaient ĂŞtre rĂ©solus entièrement en recourant Ă l’opinion d’experts, nous n’aurions pas besoin de dirigeants. La gestion d’un système ferroviaire n’est pas comparable Ă la gestion d’un Ă©vĂ©nement complexe, sans prĂ©cĂ©dent et largement chaotique. Dans des conditions de crise, le leadership national est finalement jugĂ© sur la base des rĂ©sultats et peut ĂŞtre examinĂ© principalement dans une perspective historique.
Cela dit, la stature d’un leader national peut ĂŞtre vue dès le dĂ©but – dans son sens aigu et son courage Ă dĂ©cider de faire des pas dĂ©terminĂ©s vers l’inconnu.
{Initialement publié sur le site Web de BESA }





