Tribune de Dr Oshrit Birodkar, experte en politique étrangère et sécuritaire de l’Inde, consultante pour des entreprises de défense et chercheuse senior à l’Institut de Jérusalem pour la stratégie et la sécurité (JISS).
En réaction aux propos de J.D. Vance, le Premier ministre Benyamin Netanyahou a répliqué : « Un seul dirigeant nous soutient ? On m’inonde de messages sur Facebook depuis l’Inde. » Netanyahou ne s’est pas trompé. Derrière le soutien enthousiaste du géant asiatique se cache une relation profonde, fondée sur des intérêts complémentaires et un partage de destin ancré dans une réalité sécuritaire de survie qu’aucun Américain ne pourrait vraiment comprendre.
Cette vision du monde prend racine, d’abord, dans la géographie. Les États-Unis sont protégés de chaque côté par deux océans et ne partagent leurs frontières qu’avec deux pays amis, militairement plus faibles qu’eux. Pour l’Américain moyen, une menace militaire sur le sol national relève presque du scénario de fiction.
L’Inde et Israël, à l’inverse, partagent des frontières terrestres directes, explosives et sanglantes avec des ennemis qui n’attendent qu’une occasion de les faire saigner.
Cet écart de perception avec les Américains est net, mais c’est précisément lui qui a fait naître, chez les deux nations, une conscience de minorité et de risque existentiel. L’Inde comme Israël sont nées comme des projets de renaissance après un traumatisme et des persécutions, et les deux peuples se perçoivent comme des civilisations millénaires qui se battent pour leur droit d’exister dans un espace hostile.
Après des décennies de refus de reconnaître Israël, des bouleversements géopolitiques, conjugués à la croissance économique de l’Inde et à la montée de la droite dans le pays, ont ouvert la voie à un rapprochement bien plus étroit avec Jérusalem. Ce basculement doit beaucoup à l’ascension fulgurante du BJP, le parti de Narendra Modi. Grâce à son emprise solide sur la vie politique indienne, cette formation apporte une stabilité durable à la relation avec Israël.
Des événements dramatiques ont aussi donné aux dirigeants l’occasion d’approfondir ces liens : le Covid, puis la guerre déclenchée après le 7 octobre. On a vu, à cette occasion, que lorsque les pays du « monde éclairé » se heurtent à un conflit d’intérêts, ils oublient vite Israël. Ce constat en dit long, à l’inverse, sur la solidité du lien avec l’Inde et sur l’ampleur du soutien qu’elle apporte.
Un partenariat stratégique
Alors que les dirigeants du monde libre peinaient à exprimer leur soutien à Israël, Modi et son parti ont été parmi les premiers à afficher leur solidarité avec Jérusalem. Les millions d’abonnés indiens de Netanyahou sont sans doute aussi des millions d’internautes bien réels qui mènent notre combat sur les réseaux sociaux, et pas seulement des « bots », comme on l’affirme parfois.
Lors de la visite d’État de février dernier, le gouvernement Modi a fait passer la relation au niveau de partenariat stratégique et signé seize mémorandums d’entente dans les domaines de l’intelligence artificielle, du quantique et des minerais critiques. Lors de son passage à Jérusalem, Modi avait déjà fait résonner un message fort entre les murs de la Knesset. Dans ce discours resté dans les mémoires, le Premier ministre indien avait déclaré : « Nous ressentons votre douleur. Nous partageons votre chagrin. L’Inde se tient fermement aux côtés d’Israël, avec une confiance entière, aujourd’hui comme demain. »
Les mots de Modi étaient bien plus qu’une politesse ou une flatterie de circonstance : ils formaient une boussole, capable de nous indiquer vers où se tourne cette puissance montante. La preuve en a été apportée immédiatement après le 7 octobre, quand l’Inde a envoyé ici des livraisons d’armes et d’artillerie, à un moment où l’administration Biden retardait, elle, ses propres livraisons à Israël. Ce discours de Modi, Vance semble bien l’avoir manqué.
L’alliance avec l’Inde ne remplace pas l’Amérique, mais elle constitue bel et bien une police d’assurance indispensable dans un monde multipolaire naissant, où les États-Unis ne sont plus le centre de gravité. Israël, en devenant incontournable pour la troisième économie mondiale, sera un pays beaucoup plus difficile à mettre sous pression internationale, à isoler diplomatiquement ou à boycotter économiquement.
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