Plus dangereux qu’un simple drone : le kamikaze russe « Lancet » a reçu son feu vert Ă  l’exportation et pourrait atteindre le Moyen-Orient

L’apparition des drones Ă  fibre optique (FPV) dans l’arsenal du Hezbollah a montrĂ© Ă  quel point le transfert de capacitĂ©s technologiques entre théâtres de guerre est devenu accessible pour l’Iran et ses relais rĂ©gionaux. Mais alors que ces drones Ă  fibre continuent de perturber les lignes de front en Ukraine, un engin russe bien plus meurtrier inquiète dĂ©sormais les spĂ©cialistes de la dĂ©fense : la munition rĂ´deuse « Lancet », un drone kamikaze qui a dĂ©jĂ  fait de très nombreuses victimes sur le champ de bataille ukrainien.

Le Lancet a Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ© par Zala, filiale du groupe Kalachnikov. La branche export du conglomĂ©rat technologique national russe Rostec supervisait dĂ©jĂ  depuis plusieurs annĂ©es la commercialisation de ces engins Ă  l’Ă©tranger, mais les besoins du front avaient jusqu’ici poussĂ© Moscou Ă  limiter ces exportations. Selon plusieurs informations, une autorisation d’exportation pour le Lancet aurait Ă©tĂ© dĂ©livrĂ©e en 2026, ce qui fait dĂ©sormais craindre qu’IsraĂ«l se retrouve un jour confrontĂ© Ă  une menace bien plus redoutable que les drones FPV dĂ©jĂ  connus.

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Des technologies et composants américains dans un drone russe

« Contrairement aux drones utilisĂ©s par le Hezbollah ou l’Iran, le Lancet intègre des technologies amĂ©ricaines avancĂ©es, bien qu’il soit fabriquĂ© en Russie », explique Ido Nir, ingĂ©nieur en Ă©lectro-optique et chercheur indĂ©pendant spĂ©cialisĂ© dans les technologies de dĂ©fense. Selon lui, l’Ă©tude d’un exemplaire capturĂ© par les forces ukrainiennes a rĂ©vĂ©lĂ© la prĂ©sence d’un ordinateur de vol reposant sur un processeur AMD, associĂ© Ă  un module Jetson de Nvidia conçu pour les applications d’intelligence artificielle.

Alors que les drones FPV transportent une charge explosive d’environ 2,5 kg sur des distances limitĂ©es Ă  quelques kilomètres, en raison des contraintes liĂ©es au câble de fibre optique, le Lancet peut parcourir environ 40 kilomètres. Son poids maximal au dĂ©collage atteint environ 12 kg, et il peut emporter une charge explosive de 5 kg, capable de percer un blindage de 200 millimètres d’Ă©paisseur.

Une partie essentielle du dĂ©fi que reprĂ©sente le Lancet tient, selon Ido Nir, Ă  la capacitĂ© de la Russie Ă  se procurer des composants occidentaux malgrĂ© les sanctions. Le conseiller du prĂ©sident ukrainien Volodymyr Zelensky, Vladyslav Vlasiuk, avait indiquĂ© en mars dernier qu’au moins 50 composants clĂ©s provenaient des États-Unis, de Suisse, de Chine, des Pays-Bas et d’Allemagne. Selon lui, les Russes auraient procĂ©dĂ©, dans les versions les plus avancĂ©es, Ă  des « adaptations de conception » permettant d’accroĂ®tre la portĂ©e de l’appareil.

La crainte d’une copie par le Hezbollah

Habituellement, l’avantage principal des drones Ă  fibre optique est mis en avant pour leur rĂ©sistance face Ă  la guerre Ă©lectronique. Les techniques de brouillage classiques, comme le jamming, qui perturbe la communication entre l’opĂ©rateur et le drone, ou le spoofing, qui envoie un faux signal pour tromper la navigation GPS, deviennent inopĂ©rantes dès lors que le guidage repose sur une fibre optique, puisqu’elles dĂ©pendent d’une transmission radio (RF).

Le Lancet, lui, n’est pas limitĂ© par une fibre, mais bĂ©nĂ©ficie d’un module de guidage baptisĂ© U-Blox, particulièrement rĂ©sistant Ă  la guerre Ă©lectronique. Son mĂ©canisme combine guidage satellite et navigation inertielle, un système qui mesure l’accĂ©lĂ©ration et la vitesse angulaire pour dĂ©terminer la position de l’appareil, Ă  la manière d’un sous-marin. Si les diffĂ©rents modèles de la sĂ©rie Lancet prĂ©sentent des variations, ils partagent globalement la capacitĂ© de combiner un pilotage Ă  distance avec des fonctions autonomes, ainsi qu’un lancement programmĂ© sur des points de passage prĂ©dĂ©finis.

Sa structure singulière rappelle les munitions rĂ´deuses de la sĂ©rie Hero, fabriquĂ©es par l’entreprise israĂ©lienne UVision, qui atteignent elles aussi environ 40 kilomètres de portĂ©e ou davantage. « Le Lancet ne possède pas d’aile fixe classique, mais se caractĂ©rise par une configuration en ailes en X, Ă  l’avant et Ă  l’arrière », prĂ©cise Ido Nir. Cette configuration lui permet, selon lui, de fonctionner de façon optimale en tant que munition rĂ´deuse, puisqu’elle autorise un piquĂ© plus abrupt vers la cible ainsi que la possibilitĂ©, pour l’opĂ©rateur, d’annuler l’attaque après son dĂ©clenchement.

La guerre en Ukraine entraĂ®ne une mise Ă  jour constante des composants du Lancet. Ces derniers mois, des modules LiDAR — des systèmes de dĂ©tection mesurant les distances par impulsions laser pour cartographier l’espace environnant — ont Ă©tĂ© retrouvĂ©s dans des dĂ©bris de Lancet. La crainte actuelle est que la Russie ait intĂ©grĂ© des capacitĂ©s d’intelligence artificielle avancĂ©es Ă  cet engin.

Ido Nir rĂ©sume que la diffĂ©rence fondamentale entre les drones FPV et le Lancet rĂ©side dans la qualitĂ© des composants. Sur un drone guidĂ© par fibre optique, prĂ©cise-t-il, le composant le plus coĂ»teux est le convertisseur Ă©lectro-optique, qui reste pourtant gĂ©nĂ©ralement d’une qualitĂ© infĂ©rieure Ă  celui que l’on trouve dans un simple routeur domestique. Ă€ l’inverse, les composants occidentaux prĂ©sents dans le Lancet sont soumis Ă  des restrictions d’exportation strictes, prĂ©cisĂ©ment en raison des craintes amĂ©ricaines de les voir fuiter vers un arsenal Ă©tranger. Selon lui, si ces drones venaient Ă  parvenir au Hezbollah, ce serait soit via un achat direct auprès de la Russie, soit Ă  travers des tentatives iraniennes de copier le Lancet Ă  l’aide de composants chinois Ă©quivalents.

Ido Nir souligne enfin une diffĂ©rence dans le niveau de compĂ©tence requis : piloter un drone FPV, dit-il, exige des capacitĂ©s motrices et de l’entraĂ®nement, mais reste accessible et peu coĂ»teux grâce Ă  une large communautĂ© et Ă  des simulateurs. En revanche, l’exploitation de drones aussi complexes que le Lancet nĂ©cessite une vision systĂ©mique et une forte affinitĂ© technologique, en raison de la multiplicitĂ© de leurs fonctions. Le dĂ©veloppement et la mise Ă  jour des logiciels de l’ordinateur de vol et de l’unitĂ© de vision informatisĂ©e exigent, selon lui, une formation acadĂ©mique et pratique en gĂ©nie Ă©lectrique et en informatique, en plus d’une connaissance technique approfondie nĂ©cessaire Ă  l’assemblage et Ă  l’entretien de ces systèmes.

Pour aller plus loin sur les menaces liées aux drones dans la région, retrouvez également nos articles sur le commando du Hezbollah qui se prépare à la frontière nord et sur le nouveau porte-avions iranien conçu pour les drones.