Un seul activiste a aidĂ© Ă renverser la vapeur pour NSO Group, l’une des sociĂ©tĂ©s de logiciels espions les plus sophistiquĂ©es au monde qui fait maintenant face Ă une cascade d’actions en justice et Ă un examen minutieux de la part de Washington suite Ă de nouvelles allĂ©gations prĂ©judiciables selon lesquelles son logiciel a Ă©tĂ© utilisĂ© pour pirater des tĂ©lĂ©phones des responsables gouvernementaux et des dissidents du monde entier.
Tout a commencé par un problème logiciel sur son iPhone.
Un bug inhabituel dans le logiciel espion NSO a permis Ă la militante saoudienne des droits des femmes Loujain al-Hathloul et Ă des chercheurs sur la protection de la vie privĂ©e de dĂ©couvrir un ensemble de preuves suggĂ©rant que le fabricant israĂ©lien de logiciels espions a aidĂ© Ă pirater son iPhone, selon six personnes impliquĂ©es dans l’incident. Un mystĂ©rieux fichier de fausses images Ă l’intĂ©rieur de son tĂ©lĂ©phone, laissĂ© par erreur par le logiciel espion, a alertĂ© les chercheurs en sĂ©curitĂ©.
La dĂ©couverte du tĂ©lĂ©phone d’Al Hathloul l’annĂ©e dernière a dĂ©clenchĂ© une tempĂŞte d’actions juridiques et gouvernementales qui a mis NSO sur la dĂ©fensive. La façon dont le piratage a Ă©tĂ© initialement dĂ©couvert a Ă©tĂ© rapportĂ©e par Reuters au cours du week-end pour la première fois.
Al-Hathloul, l’une des militantes les plus en vue d’Arabie saoudite, est connue pour avoir aidĂ© Ă mener une campagne visant Ă mettre fin Ă l’interdiction de conduire des femmes en Arabie saoudite. Elle a Ă©tĂ© libĂ©rĂ©e de prison en fĂ©vrier 2021, accusĂ©e d’avoir menacĂ© la sĂ©curitĂ© nationale.
Peu de temps après sa sortie de prison, la militante a reçu un e-mail de Google l’avertissant que des pirates informatiques soutenus par l’État avaient tentĂ© de s’introduire dans son compte Gmail. Craignant que son iPhone n’ait Ă©galement Ă©tĂ© piratĂ©, al-Hathloul a contactĂ© le groupe canadien de dĂ©fense de la vie privĂ©e Citizen Lab et leur a demandĂ© d’examiner son appareil Ă la recherche de preuves, ont dĂ©clarĂ© Ă Reuters.
Après six mois Ă fouiller dans les journaux de son iPhone, le chercheur du Citizen Lab, Bill Marczak, a fait ce qu’il a dĂ©crit comme une dĂ©couverte sans prĂ©cĂ©dent : un bogue dans le logiciel de surveillance implantĂ© dans son tĂ©lĂ©phone avait laissĂ© derrière lui une copie du fichier image malveillant, au lieu de se supprimer lui-mĂŞme, après avoir volĂ© les messages de sa cible.
Il a dĂ©clarĂ© que la dĂ©couverte, le code informatique laissĂ© par l’attaque, fournissait une preuve directe que NSO avait construit l’outil d’espionnage.
« Cela a changĂ© la donne », a dĂ©clarĂ© Marczak. « Nous avons attrapĂ© quelque chose que l’entreprise pensait impossible Ă attraper. »
La dĂ©couverte Ă©quivalait Ă un projet de piratage et a incitĂ© Apple Ă informer des milliers d’autres victimes de piratage soutenues par l’État dans le monde, selon quatre personnes ayant une connaissance directe de l’incident.
La dĂ©couverte de Citizen Lab et d’al-Hathloul a servi de base au procès d’Apple contre NSO en novembre 2021 et s’est Ă©galement rĂ©percutĂ©e Ă Washington, oĂą les autoritĂ©s amĂ©ricaines ont appris que l’arme Ă©lectronique NSO Ă©tait utilisĂ©e pour espionner des diplomates amĂ©ricains.
Ces dernières annĂ©es, l’industrie des logiciels d’espionnage a connu une croissance explosive alors que les gouvernements du monde entier achètent des programmes de piratage tĂ©lĂ©phonique qui permettent le type de surveillance numĂ©rique autrefois rĂ©servĂ© Ă quelques agences de renseignement d’Ă©lite.
Au cours de l’annĂ©e Ă©coulĂ©e, une sĂ©rie de rĂ©vĂ©lations de journalistes et d’activistes, y compris la collaboration journalistique internationale Pegasus Project, ont liĂ© l’industrie des logiciels espions Ă des violations des droits de l’homme, alimentant une surveillance accrue de NSO et de ses pairs.
Mais les chercheurs en sĂ©curitĂ© affirment que la dĂ©couverte d’al-Hathloul a Ă©tĂ© la première Ă fournir un modèle pour une nouvelle forme puissante de cyber espionnage, un outil de piratage qui pĂ©nètre les appareils sans aucune interaction de l’utilisateur, fournissant des preuves plus concrètes Ă ce jour de la portĂ©e de l’arme.
Dans un communiquĂ©, un porte-parole de NSO a dĂ©clarĂ© que la sociĂ©tĂ© n’exploitait pas les outils de piratage qu’elle vendait : « Le gouvernement, les forces de l’ordre et les agences de renseignement le font ». Le porte-parole n’a pas rĂ©pondu aux questions visant Ă savoir si son logiciel avait Ă©tĂ© utilisĂ© pour attaquer Al Hathloul ou d’autres militants.
Mais le porte-parole a déclaré que les organisations faisant ces affirmations étaient des « opposants politiques au cyber-renseignement » et a suggéré que certaines de ces affirmations étaient « contractuellement et technologiquement impossibles ». Le porte-parole a refusé de donner des détails, citant des accords de confidentialité avec des clients.
Sans donner plus de dĂ©tails, la sociĂ©tĂ© a dĂ©clarĂ© qu’elle avait mis en place une procĂ©dure pour enquĂŞter sur l’utilisation abusive prĂ©sumĂ©e de ses produits et avait coupĂ© les clients pour des questions de droits de l’homme.
Al-Hathloul avait de bonnes raisons d’ĂŞtre mĂ©fiante : ce n’Ă©tait pas la première fois qu’elle Ă©tait surveillĂ©e.
Une enquĂŞte de Reuters en 2019 a rĂ©vĂ©lĂ© qu’en 2017, elle avait Ă©tĂ© ciblĂ©e par une Ă©quipe de mercenaires amĂ©ricains surveillant les dissidents au nom des Émirats arabes unis dans le cadre d’un programme secret appelĂ© Project Raven, qui l’a qualifiĂ©e de «menace pour la sĂ©curitĂ© nationale» et a piratĂ© son iPhone.
Elle a Ă©tĂ© dĂ©tenue et emprisonnĂ©e en Arabie saoudite pendant près de trois ans, oĂą, selon sa famille, elle a Ă©tĂ© torturĂ©e et interrogĂ©e Ă l’aide d’informations volĂ©es sur son appareil. Al-Hathloul a Ă©tĂ© libĂ©rĂ©e en fĂ©vrier 2021 et est actuellement interdit de quitter le pays.
Reuters n’a aucune preuve que NSO ait Ă©tĂ© impliquĂ© dans ce piratage antĂ©rieur.
L’expĂ©rience d’Al-Hathloul en matière de surveillance et d’emprisonnement l’a rendue dĂ©terminĂ©e Ă rassembler des preuves qui pourraient ĂŞtre utilisĂ©es contre ceux qui manient ces outils, a dĂ©clarĂ© sa sĹ“ur Lina al-Hathloul. « Elle sent qu’elle a la responsabilitĂ© de continuer ce combat parce qu’elle sait qu’elle peut changer les choses. »
Le type de logiciel espion que Citizen Lab a dĂ©couvert sur l’iPhone d’al-Hathloul est connu sous le nom de « zĂ©ro-clic », ce qui signifie que l’utilisateur peut ĂŞtre infectĂ© sans cliquer sur un lien malveillant.
Les logiciels malveillants sans clic sont souvent supprimĂ©s après avoir infectĂ© un utilisateur, laissant les chercheurs et les entreprises technologiques sans Ă©chantillon de l’arme Ă Ă©tudier. Selon les chercheurs en sĂ©curitĂ©, cela peut rendre presque impossible l’obtention de preuves tangibles de piratage d’iPhone.
Mais cette fois, c’Ă©tait diffĂ©rent.
Le bogue logiciel a laissĂ© une copie du logiciel espion cachĂ© sur l’iPhone d’al-Hathloul, permettant Ă Marczak et Ă son Ă©quipe d’obtenir un plan virtuel de l’attaque et des preuves de qui l’a construit.
« Ici, nous avions la douille de la scène du crime », a-t-il déclaré.
Marczak et son équipe ont découvert que le logiciel espion fonctionnait, en partie, en envoyant des fichiers image à al-Hathloul via un message texte invisible.
Les fichiers image ont amenĂ© l’iPhone Ă abandonner toute sa mĂ©moire, contournant la sĂ©curitĂ© et permettant l’installation de logiciels espions qui voleraient les messages de l’utilisateur.
La dĂ©couverte de Citizen Lab a fourni des preuves solides que la cyber arme a Ă©tĂ© construite par NSO, a dĂ©clarĂ© Marczak, dont l’analyse a Ă©tĂ© confirmĂ©e par des chercheurs d’Amnesty International et d’Apple, selon trois personnes ayant une connaissance directe de la situation.
Le logiciel espion trouvĂ© sur l’appareil d’al-Hathloul contenait un code qui montrait qu’il communiquait avec des serveurs que Citizen Lab avait prĂ©cĂ©demment identifiĂ©s comme contrĂ´lĂ©s par NSO, a dĂ©clarĂ© Marczak. Citizen Lab a appelĂ© cette nouvelle mĂ©thode de piratage d’iPhone « ForcedEntry ». Les chercheurs ont ensuite fourni l’Ă©chantillon Ă Apple en septembre dernier.
Avoir un plan d’attaque en main a permis Ă Apple de corriger la vulnĂ©rabilitĂ© critique et les a incitĂ©s Ă informer des milliers d’autres utilisateurs d’iPhone ciblĂ©s par le logiciel NSO, les avertissant qu’ils avaient Ă©tĂ© ciblĂ©s par des « attaquants parrainĂ©s par l’État ».
C’Ă©tait la première fois qu’Apple franchissait cette Ă©tape.
Alors qu’Apple a dĂ©terminĂ© que la grande majoritĂ© Ă©tait ciblĂ©e par l’outil NSO, les chercheurs en sĂ©curitĂ© ont Ă©galement dĂ©couvert que les logiciels espions d’un deuxième fournisseur israĂ©lien, QuaDream, exploitaient la mĂŞme vulnĂ©rabilitĂ© de l’iPhone, a rapportĂ© Reuters plus tĂ´t ce mois-ci. QuaDream n’a pas rĂ©pondu aux demandes rĂ©pĂ©tĂ©es de commentaires. Lire plus.
Les victimes allaient de dissidents critiques Ă l’Ă©gard du gouvernement thaĂŻlandais Ă des militants des droits de l’homme au Salvador.
Citant les conclusions du tĂ©lĂ©phone d’al-Hathloul, Apple a poursuivi NSO en novembre devant un tribunal fĂ©dĂ©ral, allĂ©guant que le fabricant de logiciels espions avait violĂ© la loi amĂ©ricaine en crĂ©ant des produits conçus « pour cibler, attaquer et nuire aux utilisateurs d’Apple, aux produits Apple et Ă Apple ». Apple a crĂ©ditĂ© Citizen Lab d’avoir fourni les « informations techniques » utilisĂ©es comme preuve pour le procès, mais n’a pas rĂ©vĂ©lĂ© qu’elles avaient Ă©tĂ© obtenues Ă l’origine Ă partir de l’iPhone d’al-Hathloul.
NSO a dĂ©clarĂ© que ses outils ont aidĂ© les forces de l’ordre et sauvĂ© « des milliers de vies ». La sociĂ©tĂ© a dĂ©clarĂ© que certaines des allĂ©gations attribuĂ©es au logiciel NSO n’Ă©taient pas crĂ©dibles, mais a refusĂ© de donner des dĂ©tails sur des allĂ©gations spĂ©cifiques, citant des accords de non-divulgation avec ses clients.
Parmi les personnes mises en garde par Apple figurent au moins neuf employĂ©s du dĂ©partement d’État amĂ©ricain en Ouganda qui ont reçu un logiciel NSO, selon des personnes proches du dossier, dĂ©clenchant une nouvelle vague de critiques contre l’entreprise Ă Washington.
En novembre, le dĂ©partement amĂ©ricain du Commerce a placĂ© NSO sur une liste noire commerciale, empĂŞchant les entreprises amĂ©ricaines de vendre les produits logiciels de la sociĂ©tĂ© israĂ©lienne, ce qui constitue une menace pour leur chaĂ®ne d’approvisionnement.
Le dĂ©partement du Commerce a dĂ©clarĂ© que cette dĂ©cision Ă©tait basĂ©e sur des preuves que les logiciels espions NSO Ă©taient utilisĂ©s pour cibler « des journalistes, des hommes d’affaires, des militants, des universitaires et des employĂ©s d’ambassade ».
En dĂ©cembre, le sĂ©nateur dĂ©mocrate Ron Wyden et 17 autres lĂ©gislateurs ont demandĂ© au dĂ©partement du TrĂ©sor de sanctionner le groupe NSO et trois autres sociĂ©tĂ©s de surveillance Ă©trangères qui, selon eux, ont aidĂ© des gouvernements autoritaires Ă commettre des violations des droits de l’homme.
« Lorsque le public a vu des personnalitĂ©s du gouvernement amĂ©ricain se faire pirater, cela a clairement dĂ©placĂ© l’aiguille », a dĂ©clarĂ© Wyden Ă Reuters dans une interview, faisant rĂ©fĂ©rence aux attaques contre des responsables amĂ©ricains en Ouganda.
Lina al-Hathloul, la sĹ“ur de Loujain, a dĂ©clarĂ© que les coups financiers sur NSO pourraient ĂŞtre la seule chose qui puisse dissuader l’industrie des logiciels espions. « Cela les a touchĂ©s lĂ oĂą ça fait le plus mal », a-t-il dĂ©clarĂ©.





