L’effet Bruxelles : l’Europe examine une mesure qui pourrait Ă©touffer l’Ă©conomie israĂ©lienne

Les ministres des Affaires Ă©trangères des 27 pays de l’Union europĂ©enne se rĂ©unissent ce lundi Ă  Bruxelles pour examiner la possibilitĂ© d’imposer de nouvelles restrictions au commerce des produits issus des implantations israĂ©liennes de JudĂ©e-Samarie. La discussion s’appuiera sur un document confidentiel prĂ©parĂ© par la Commission europĂ©enne, qui prĂ©sente trois options principales : l’instauration d’un système de licences d’importation, l’imposition de droits de douane Ă©levĂ©s rendant difficile la commercialisation des produits en Europe, ou une interdiction totale — et dans certains scĂ©narios partielle — de leur commerce.

Une partie des pays favorables Ă  cette mesure s’appuient sur l’avis consultatif de la Cour internationale de justice de La Haye, rendu en juillet 2024, qui a jugĂ© que la prĂ©sence continue d’IsraĂ«l dans les territoires Ă©tait illĂ©gale et que les États devaient s’abstenir de toute mesure contribuant au maintien de cette situation.

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Aucun vote n’est attendu Ă  ce stade

Ă€ ce stade, aucun vote ni dĂ©cision contraignante n’est attendu. Les ministres doivent examiner le degrĂ© de soutien politique dont bĂ©nĂ©ficie chacune des options, ainsi que la question juridique dĂ©cisive : la mesure peut-elle ĂŞtre approuvĂ©e Ă  la majoritĂ© qualifiĂ©e dans le cadre de la politique commerciale de l’Union, ou s’agit-il en rĂ©alitĂ© d’une sanction politique nĂ©cessitant l’unanimitĂ© ?

Pour IsraĂ«l, l’enjeu dĂ©passe largement la question restreinte du commerce des dattes, du vin, des produits agricoles et industriels concernĂ©s. Ă€ JĂ©rusalem, on craint qu’une dĂ©cision europĂ©enne commune ne crĂ©e un prĂ©cĂ©dent juridique et politique susceptible d’Ă©tendre, Ă  l’avenir, ces restrictions Ă  des entreprises israĂ©liennes actives au-delĂ  de la Ligne verte, Ă  des banques, Ă  des fonds d’investissement et Ă  des chaĂ®nes d’approvisionnement qui ne sĂ©parent pas totalement IsraĂ«l des implantations.

Des responsables israĂ©liens redoutent Ă©galement ce que l’on appelle l’« effet Bruxelles » — une situation oĂą une rĂ©glementation europĂ©enne devient de facto une norme internationale. MĂŞme si l’interdiction ne s’applique officiellement qu’aux produits des implantations, des entreprises commerciales, des banques, des fonds d’investissement, des compagnies d’assurance et des rĂ©seaux de distribution Ă  travers le monde pourraient durcir d’eux-mĂŞmes leur politique Ă  l’Ă©gard d’entreprises israĂ©liennes, par crainte de complications juridiques ou d’image.

L’effort israĂ©lien se concentre donc sur la prĂ©vention du passage d’un document d’options Ă  une proposition juridique contraignante. La discussion a dĂ©jĂ  mĂ»ri au sein des institutions europĂ©ennes. La clĂ© se trouve principalement Ă  Berlin et Ă  Rome. Si l’Allemagne et l’Italie s’opposent Ă  la mesure, il sera très difficile d’obtenir une majoritĂ© qualifiĂ©e d’au moins 15 pays reprĂ©sentant 65 % de la population de l’Union. Si l’un de ces deux pays, l’Italie en particulier, venait Ă  changer de position, l’Ă©quilibre des forces pourrait basculer.

Une capacitĂ© d’influence affaiblie

IsraĂ«l concentre ses efforts diplomatiques sur la prĂ©servation d’un bloc de pays rĂ©ticents Ă  l’interdiction du commerce, sur la contestation de la possibilitĂ© de faire passer la mesure Ă  la majoritĂ© qualifiĂ©e, et sur la prĂ©sentation de cette initiative comme une sanction politique nĂ©cessitant un consentement unanime. Ă€ JĂ©rusalem, on considère cette manĹ“uvre comme un combat de retardement : l’effort vise Ă  ralentir le processus, Ă  assouplir les options envisagĂ©es et Ă  empĂŞcher un prĂ©cĂ©dent juridique europĂ©en sur lequel on pourrait s’appuyer Ă  l’avenir pour Ă©tendre d’autres mesures Ă©conomiques contre l’activitĂ© israĂ©lienne au-delĂ  de la Ligne verte.

En IsraĂ«l, on affirme que la sĂ©paration que cherche Ă  Ă©tablir l’Union entre IsraĂ«l et les implantations situĂ©es au-delĂ  de la Ligne verte ne restera pas nĂ©cessairement cantonnĂ©e aux produits fabriquĂ©s en JudĂ©e-Samarie. La crainte est que des entreprises europĂ©ennes prĂ©fèrent s’Ă©loigner de tout fournisseur israĂ©lien dont l’origine des produits n’est pas clairement Ă©tablie, et qu’un mĂ©canisme de licences oblige Ă©galement les exportateurs opĂ©rant Ă  l’intĂ©rieur de la Ligne verte Ă  prouver de manière dĂ©taillĂ©e l’origine de leurs matières premières, de leur production et de leur conditionnement.

Un autre argument dĂ©jĂ  utilisĂ© par IsraĂ«l par le passĂ© est que des restrictions sur les zones industrielles de JudĂ©e-Samarie pourraient Ă©galement nuire Ă  des milliers de travailleurs palestiniens. Ă€ l’inverse, les partisans de l’interdiction en Europe estiment que l’emploi palestinien ne saurait justifier un commerce qui, selon eux, soutient l’entreprise des implantations.

La position officielle israĂ©lienne est que les implantations ne sont pas illĂ©gales, et que le diffĂ©rend sur l’avenir du territoire doit se rĂ©soudre par la nĂ©gociation plutĂ´t que par des mesures punitives unilatĂ©rales. IsraĂ«l rejette l’interprĂ©tation europĂ©enne de l’avis consultatif de la Cour internationale de justice de 2024, sur lequel s’appuient une partie des juristes et des États rĂ©clamant l’arrĂŞt du commerce.

La capacitĂ© d’IsraĂ«l Ă  peser sur la discussion a Ă©galement Ă©tĂ© affectĂ©e par la crise sĂ©vère entre le ministre des Affaires Ă©trangères Gideon Saar et sa homologue europĂ©enne, Kaja Kallas. Le mois dernier, Saar a annoncĂ© rompre tout contact avec elle, Ă  la suite d’informations selon lesquelles elle aurait comparĂ© IsraĂ«l Ă  l’Afrique du Sud Ă  l’Ă©poque de l’apartheid. Or c’est prĂ©cisĂ©ment Kallas qui dirige les rĂ©unions des ministres des Affaires Ă©trangères et coordonne les positions entre les États membres — la rupture du canal direct avec elle rĂ©duit donc la capacitĂ© d’IsraĂ«l Ă  agir au cĹ“ur du système europĂ©en, Ă  un moment particulièrement sensible.

Dans le mĂŞme temps, IsraĂ«l a perdu une part importante du « filet de sĂ©curitĂ© » politique sur lequel il s’appuyait depuis des annĂ©es, Ă  la suite du changement politique en Hongrie. Ces derniers mois, l’Union est parvenue pour la première fois Ă  approuver des sanctions contre des colons et des organisations israĂ©liennes, après la levĂ©e de l’opposition hongroise qui avait par le passĂ© bloquĂ© des mesures similaires. Pour JĂ©rusalem, il s’agit d’un signal clair que la capacitĂ© Ă  compter sur le veto automatique d’un seul pays s’affaiblit progressivement.

MalgrĂ© tout cela, le chemin vers une interdiction paneuropĂ©enne reste encore long. Il n’existe pas de texte lĂ©gislatif final, pas d’accord sur la voie juridique Ă  suivre, et pas de majoritĂ© claire. MĂŞme Ă  l’issue de prĂ©cĂ©dentes discussions, la direction de l’Union a reconnu que les États restaient divisĂ©s et qu’aucun mouvement suffisant n’avait Ă©tĂ© enregistrĂ© dans les positions pour permettre l’adoption de mesures contraignantes.

Pour IsraĂ«l, un succès immĂ©diat consisterait Ă  voir la discussion se conclure sans dĂ©cision et sans instruction donnĂ©e Ă  la Commission de prĂ©parer une interdiction contraignante. Mais le simple fait qu’une interdiction totale des produits des implantations soit dĂ©sormais officiellement posĂ©e sur la table des ministres des Affaires Ă©trangères constitue dĂ©jĂ , en soi, un changement politique significatif. Une dĂ©marche autrefois considĂ©rĂ©e comme une revendication propre Ă  l’Irlande, Ă  l’Espagne et aux organisations de dĂ©fense des droits humains est devenue une option que les institutions europĂ©ennes examinent dĂ©sormais sĂ©rieusement.

Sur ce dossier, notre rĂ©daction avait dĂ©jĂ  Ă©voquĂ© la rĂ©ponse d’IsraĂ«l face aux menaces europĂ©ennes concernant la souverainetĂ© en JudĂ©e-Samarie, ainsi que la plainte allemande dĂ©posĂ©e contre le site Yad2 pour ses annonces immobilières dans la rĂ©gion.