De « deux tenant un châle de prière » Ă  « deux s’Ă©tranglant mutuellement » — Dispute culturelle et joute dans le discours juif

Il existe une vieille blague juive — et les meilleures le sont toujours — qui raconte l’histoire d’un Juif Ă©chouĂ© sur une Ă®le dĂ©serte. Quand on le retrouve, on dĂ©couvre qu’il a bâti deux synagogues. L’une pour prier. L’autre ? « Celle-lĂ , ma jambe n’y mettra jamais les pieds. » La blague dit tout ce qu’on a besoin de savoir sur la culture du dĂ©bat dans le monde juif. Le dĂ©saccord n’est pas une anomalie — c’est le moteur. Mais la question que pose Me Benny Don-Yehiya, avocat et essayiste, dans une tribune publiĂ©e sur Srugim, est plus sombre : que se passe-t-il quand ce moteur dĂ©raille ?

La dispute comme art sacré

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Ouvrez une page de Talmud. Autour du texte central gravitent Rachi, les Tossafot et une constellation de commentateurs qui s’interpellent, se contredisent et se corrigent Ă  travers les siècles — le tout sous l’invocation de deux mots hĂ©breux : lĂ©chem chamaĂŻm, pour le Nom des Cieux. La dispute n’est pas lĂ  pour terrasser l’adversaire. Elle est lĂ  pour atteindre la vĂ©ritĂ©.

Le modèle suprĂŞme de cette culture est la havrouta : deux Ă©tudiants face Ă  face, qui Ă©changent des idĂ©es, se lancent des arguments, tirent la pensĂ©e de l’autre jusqu’Ă  ses limites — et finissent par se serrer la main ou se regarder dans les yeux avec quelque chose comme de la gratitude. Ils ne jouaient pas l’un contre l’autre. Ils jouaient ensemble contre l’erreur.

La Guemara du traitĂ© Kiddouchin formule cette rĂ©alitĂ© avec une beautĂ© saisissante : mĂŞme un père et son fils, mĂŞme un maĂ®tre et son Ă©lève, qui Ă©tudient la Torah ensemble peuvent momentanĂ©ment se faire l’effet d’adversaires — mais ils ne quittent pas ce lieu avant d’ĂŞtre redevenus amis. Le conflit y est prĂ©sentĂ© comme passage obligĂ© vers une plus grande proximitĂ©, non comme destination finale.

Le paradoxe de Beit Hillel

L’exemple canonique de la dispute Ă©clairĂ©e, c’est celui de l’École de Hillel et de l’École de ChamaĂŻ. Pendant des gĂ©nĂ©rations, ces deux courants se sont affrontĂ©s sur des centaines de questions halakhiques. Pourtant, la loi a Ă©tĂ© tranchĂ©e quasi systĂ©matiquement selon l’École de Hillel. Pourquoi ? Pas parce qu’ils avaient raison sur tout, mais parce qu’ils Ă©taient « agrĂ©ables et humbles » — et surtout parce qu’ils citaient toujours en premier les opinions de leurs adversaires. Citer d’abord son contradicteur : voilĂ  un geste d’une humilitĂ© que nos dĂ©bats contemporains ne savent plus accomplir.

Le traitĂ© Erouvin va encore plus loin : pendant treize ans, les deux Écoles se disputèrent l’issue d’une mĂŞme question de halakha. Une voix divine finit par trancher — mais en dĂ©clarant : « Les unes et les autres sont paroles du Dieu vivant. » Deux vĂ©ritĂ©s contraires, simultanĂ©ment valides. Non pour paralyser la dĂ©cision, mais pour rappeler que l’adversaire n’est pas un ennemi de la vĂ©ritĂ©. Il en est un autre porteur.

Le grand rabbin Jonathan Sacks avait relevé quelque chose de remarquable à ce sujet : le Talmud est peut-être le seul texte religieux au monde où les opinions des « perdants » sont conservées avec le même soin révérencieux que celles des « gagnants ». Parce que la vérité est trop grande pour tenir dans un seul regard.

De la dispute qui éclaire à la dispute qui brûle

Ce que dĂ©crit Me Don-Yehiya dans sa tribune, c’est le glissement. Quelque chose s’est cassĂ© entre la havrouta talmudique et le fil de commentaires sur les rĂ©seaux sociaux. Dans l’Ă©tude classique, la question centrale Ă©tait : « Qu’est-ce qui est juste ? » Dans le dĂ©bat contemporain, la question est devenue : « Qui es-tu pour parler ? » L’adversaire n’est plus celui qui se trompe — dĂ©faut pardonnable, corrigible, instructif. Il est « un traĂ®tre », « un destructeur », « un fasciste ». On est passĂ©, selon la formule frappante de l’auteur, de « deux tenant un talith » Ă  « deux s’Ă©tranglant mutuellement ».

La diffĂ©rence de fond tient Ă  l’Ă©coute. Dans la culture talmudique, on Ă©coutait l’autre pour comprendre sa position, parfois pour l’adopter ou pour en affiner la sienne propre. Dans nos Ă©changes contemporains — politiques, religieux, culturels — on Ă©coute Ă  moitiĂ©, pendant que le cerveau forge dĂ©jĂ  la rĂ©ponse. Ce n’est pas un dialogue : ce sont deux monologues qui attendent leur tour avec une impatience Ă  peine dissimulĂ©e.

Le paradoxe de la modernitĂ© numĂ©rique aggrave tout. Les algorithmes ne rĂ©compensent pas la nuance — ils rĂ©compensent l’Ă©motion. Un argument mesurĂ© ne gĂ©nère pas de clics. Une attaque cinglante, si. La dispute est devenue spectacle, et le spectacle rĂ©clame des perdants Ă  humilier, pas des adversaires Ă  respecter.

La sortie : retrouver le respect, pas le silence

Me Don-Yehiya ne prĂ©conise pas l’extinction des dĂ©saccords. Ce serait trahir mille ans de pensĂ©e juive. La solution n’est pas dans le silence, mais dans le retour Ă  ce qui faisait la noblesse de la dispute ancienne : dĂ©battre avec ferveur sans brĂ»ler, vaincre par l’argument et non par l’humiliation, et se souvenir que l’autre, mĂŞme quand il se trompe entièrement, tient l’autre bout du mĂŞme talith. Le mĂŞme IsraĂ«l. La mĂŞme question fondamentale.

Et peut-ĂŞtre qu’un jour, le Juif de l’Ă®le dĂ©serte dĂ©ciderait de rentrer dans sa deuxième synagogue — ne serait-ce que pour voir ce qu’il a ratĂ©.

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