Devant des milliers de partisans réunis dans la province de Sakarya, dans le nord-ouest de la Turquie, le président Recep Tayyip Erdogan a prononcé un discours qui marque une nouvelle étape dans son offensive verbale contre Israël et contre le sionisme. Les propos tenus, relayés par le média turc Destan et repris par plusieurs agences internationales, ont provoqué une onde de choc : Erdogan ne se contentait plus de critiquer une politique, il décrivait une idéologie comme une menace civilisationnelle globale.
« L’idĂ©ologie gĂ©nocidaire, occupante et expansionniste appelĂ©e sionisme menace non seulement moi, non seulement notre parti, non seulement notre alliance — elle menace tout le monde », a-t-il dĂ©clarĂ© sous les acclamations de la foule. Une formulation qui sort du registre habituel de la rhĂ©torique politique pour entrer dans celui d’une menace cosmique, presque existentielle — dans la lignĂ©e des thĂ©ories du complot qui prĂ©sentent le sionisme comme une force agissant souterrainement contre l’ensemble de l’humanitĂ©.
Un combat pour la « survie nationale »
Erdogan a poursuivi en affirmant que sa lutte contre le sionisme ne relevait pas d’un positionnement politique ou de considĂ©rations personnelles, mais d’un impĂ©ratif de survie. « Lorsque nous luttons contre le sionisme, nous ne menons pas cette lutte pour nous-mĂŞmes ou pour des raisons personnelles. Nous le faisons pour notre propre survie et pour la survie de notre nation », a-t-il martelĂ©.
Cette formulation mĂ©rite une attention particulière. Encadrer la lutte contre le sionisme comme une question de survie nationale revient Ă placer l’idĂ©ologie sioniste — c’est-Ă -dire le mouvement de libĂ©ration nationale du peuple juif — dans la catĂ©gorie des ennemis existentiels auxquels on ne peut s’opposer qu’en mobilisant l’ensemble des forces d’un pays. C’est prĂ©cisĂ©ment le type de langage qui, dans l’histoire des persĂ©cutions antisĂ©mites, a prĂ©cĂ©dĂ© les passages Ă l’acte les plus meurtriers : prĂ©senter les Juifs, ou ce qui leur est associĂ©, comme une menace mortelle pour la nation afin de lĂ©gitimer la riposte.
Erdogan a Ă©galement dĂ©noncĂ© ce qu’il appelle les « politiques expansionnistes du rĂ©gime sioniste », qu’il accuse de dĂ©stabiliser le Golfe Persique et de menacer la paix et la sĂ©curitĂ© des pays voisins.
Une rhĂ©torique qui s’intensifie depuis le 7 octobre
Ces dĂ©clarations s’inscrivent dans une escalade verbale entamĂ©e par Erdogan depuis l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023. Depuis lors, le prĂ©sident turc a multipliĂ© les sorties fracassantes : il a qualifiĂ© Netanyahu de successeur d’Hitler, comparĂ© IsraĂ«l Ă une « usine Ă crĂ©er de la souffrance », et accusĂ© les États-Unis et l’OTAN de complicitĂ© dans les opĂ©rations militaires israĂ©liennes. En juin, les deux dirigeants s’Ă©taient mutuellement renvoyĂ© le terme de « gĂ©nocidaire », dans un Ă©change public qui avait atteint un niveau inĂ©dit de brutalitĂ© rhĂ©torique entre deux dirigeants dont les pays entretiennent encore des relations formelles.
Face Ă ces attaques rĂ©pĂ©tĂ©es, le bureau de Netanyahu avait qualifiĂ© Erdogan de « dictateur antisĂ©mite qui commet un gĂ©nocide contre les Kurdes » — rappelant que la Turquie bombarde des populations civiles kurdes depuis des annĂ©es tout en se posant en dĂ©fenseur des opprimĂ©s. Ankara n’a pas apprĂ©ciĂ© ce rappel.
Ce qui distingue le discours de Sakarya des prĂ©cĂ©dentes sorties, c’est sa dimension programmatique. En affirmant que la lutte contre le sionisme est une question de survie nationale turque, Erdogan ne rĂ©agit plus Ă l’actualitĂ© — il pose un cadre idĂ©ologique durable, Ă usage interne autant qu’international. Ce type de mobilisation rhĂ©torique, qui transforme un peuple ou une idĂ©e en ennemi absolu, est une technique politique rodĂ©e, et ses effets sur les opinions publiques, en particulier dans les pays oĂą les communautĂ©s juives sont prĂ©sentes, ne sont pas anodins.
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