Ce matin de lundi 18 mai 2026, les auditeurs de la radio 103FM ont eu droit Ă un exercice de luciditĂ© brutale. Dans l’Ă©mission d’Amichai Atali et Guideone Okou, deux voix parmi les plus Ă©coutĂ©es sur le dossier iranien ont posĂ© les mots sur ce que beaucoup pressentent sans oser le dire. Yaki Dayan, ancien consul d’IsraĂ«l Ă Los Angeles, et Danny Citrinowicz, chercheur spĂ©cialiste de l’Iran Ă l’Institut d’Ă©tudes de sĂ©curitĂ© nationale (INSS), ont livrĂ© une analyse stratĂ©gique qui laisse peu de place Ă l’optimisme. La conclusion de Dayan rĂ©sonne comme un avertissement sans appel : « Nous allons de plus en plus, très, très, très près d’une action militaire. C’est l’essentiel. »
Le point de dĂ©part est le constat d’une impasse totale. Les nĂ©gociations diplomatiques avec TĂ©hĂ©ran sont, selon les deux experts, complètement bloquĂ©es. Et derrière ce blocage se profile une Ă©quation impossible Ă rĂ©soudre par les voies habituelles. La question de l’uranium enrichi accumulĂ© par l’Iran est au cĹ“ur du problème. Pour Dayan, il n’existe que trois façons de traiter cette rĂ©alitĂ© : une opĂ©ration militaire terrestre — « et il n’y a rien que Trump veuille moins que ça » — le renversement du rĂ©gime, ou un accord. Or l’accord, lui, est « complètement bloqué ». Face Ă cette triple impasse, Dayan envisage que Washington cherche Ă dĂ©crocher un succès partiel, plus atteignable : forcer la rĂ©ouverture du dĂ©troit d’Ormuz. « Ça ne rĂ©soudra pas la question de l’uranium, mais ça lui donnera une carte de nĂ©gociation », observe-t-il, avec le ton de quelqu’un qui dĂ©crit moins une stratĂ©gie qu’un pis-aller.
Danny Citrinowicz, de son cĂ´tĂ©, a livrĂ© un bilan militaire aussi prĂ©cis que sombre. Les opĂ©rations conduites contre l’Iran au cours des derniers mois ont certes produit des rĂ©sultats opĂ©rationnels significatifs. Mais face aux objectifs stratĂ©giques qui avaient Ă©tĂ© fixĂ©s — changer le rĂ©gime, dĂ©truire le système de missiles, neutraliser le programme nuclĂ©aire —, « le rĂ©sultat n’est pas bon », tranche-t-il. Une formule lapidaire qui dit tout sur l’Ă©cart entre les ambitions affichĂ©es et la rĂ©alitĂ© du terrain.
Ce qui frappe davantage encore, c’est l’effet pervers que Citrinowicz identifie dans la campagne militaire passĂ©e. PlutĂ´t que d’affaiblir la dĂ©termination de TĂ©hĂ©ran, les frappes auraient produit l’effet inverse. « Quand on regarde les lignes rouges iraniennes maintenant, il faut dire que non seulement ils ne les ont pas modifiĂ©es par rapport Ă la pĂ©riode d’avant la guerre, ils les ont mĂŞme durcies. » Le rĂ©gime iranien arrive dĂ©sormais Ă la table des nĂ©gociations — quand il y consent — avec des exigences renforcĂ©es : pas question de parler du nuclĂ©aire avant d’obtenir un allègement Ă©conomique, la levĂ©e des sanctions, et la reconnaissance de son droit Ă contrĂ´ler le dĂ©troit d’Ormuz. C’est un rĂ©gime qui ne nĂ©gocie plus en position de faiblesse, mais qui se perçoit comme sorti grandi de l’Ă©preuve de force.
La partie la plus prĂ©occupante de l’analyse concerne l’Ă©volution idĂ©ologique du pouvoir iranien. Citrinowicz dĂ©crit un changement de nature, pas seulement de degrĂ©. « Nous faisons face Ă un rĂ©gime très extrĂ©miste, mĂŞme dans son comportement, beaucoup plus extrĂ©miste Ă mon avis qu’avant la campagne. » L’Iran sous Khamenei, rappelle-t-il, n’a jamais Ă©tĂ© un modèle de pragmatisme — mais il existait jusqu’ici une sorte de retenue, une ligne que le Guide suprĂŞme hĂ©sitait Ă franchir. Cette ligne, prĂ©cisĂ©ment celle du Rubicon nuclĂ©aire, semble dĂ©sormais beaucoup plus poreuse. La conclusion du chercheur de l’INSS est d’une clartĂ© glaçante : le rĂ©gime iranien a acquis la conviction que la seule façon de dissuader IsraĂ«l et les États-Unis d’attaquer Ă l’avenir est « tout simplement d’arriver au nuclĂ©aire. »
Ce glissement reprĂ©sente un changement qualitatif dans la perception du risque. Tant que l’Iran voyait la bombe comme un objectif souhaitable mais potentiellement coĂ»teux Ă poursuivre, la diplomatie gardait une marge de manĹ“uvre. Dès lors que le rĂ©gime perçoit l’arme nuclĂ©aire non plus comme un luxe stratĂ©gique mais comme la seule garantie de survie et de dissuasion, le calcul change de nature. On n’est plus dans la logique de la nĂ©gociation, mais dans celle de la course — et une course oĂą TĂ©hĂ©ran estime n’avoir plus rien Ă perdre Ă accĂ©lĂ©rer.
Pour IsraĂ«l, cette Ă©quation produit un dilemme d’une acuitĂ© rarement Ă©galĂ©e. Attendre que les nĂ©gociations avancent, c’est regarder l’Iran franchir le seuil nuclĂ©aire. Frapper Ă nouveau, c’est risquer une escalade dont les deux experts ont montrĂ© qu’elle n’a jusqu’ici pas produit les effets escomptĂ©s — et qu’elle a mĂŞme renforcĂ© la dĂ©termination adverse. Et ne rien faire, bien sĂ»r, n’est pas une option. C’est dans cet Ă©tau que se joue l’une des crises gĂ©opolitiques les plus lourdes de consĂ©quences du Moyen-Orient contemporain, Ă l’heure oĂą les chancelleries retiennent leur souffle et oĂą, sur les ondes d’une radio israĂ©lienne un lundi matin, deux experts viennent de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.
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