Reuven Gal n’est pas un thĂ©oricien de salon. Docteur en psychologie, âgĂ© de 83 ans, ancien commandant de compagnie lors de la guerre des Six-Jours, ancien chef psychologue de la marine et ancien directeur du dĂ©partement des sciences du comportement de Tsahal — il a lui-mĂŞme portĂ© les armes, puis passĂ© des dĂ©cennies Ă Ă©tudier les rapports entre l’armĂ©e et la sociĂ©tĂ© israĂ©lienne. C’est prĂ©cisĂ©ment cet homme qui, dans un entretien accordĂ© au journal Davar, tire la sonnette d’alarme sur ce qu’il perçoit comme un vide Ă©thique bĂ©ant au sein de Tsahal : l’absence totale de doctrine encadrant l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la dĂ©signation de cibles militaires.
« Il y a ici une question qui est Ă la fois tactique et opĂ©rationnelle, technologique, et Ă©thique-morale », dit-il. « Et dans ce cas, c’est la question Ă©thique qui est la plus complexe. La question centrale, c’est celle de la prise de dĂ©cision, du jugement. »
Le scénario concret qui inquiète
Ce qui prĂ©occupe le chercheur avant tout, c’est le recours Ă l’IA pour identifier des cibles et prendre des dĂ©cisions sur le champ de bataille. Le sujet avait dĂ©jĂ fait l’objet de vifs dĂ©bats en IsraĂ«l et dans le monde, notamment autour des systèmes « Lavender » et « Evangile » utilisĂ©s par Tsahal Ă Gaza, qui ont fait l’objet d’une enquĂŞte critique dans le Guardian britannique.
Gal dĂ©crit le scĂ©nario qui le hante : « Il y a des systèmes qui, grâce Ă l’intelligence artificielle, collectent des informations de toutes sortes de façons — certaines problĂ©matiques — et dĂ©signent des cibles sur cette base. Cette collecte peut se faire sur l’apparence des personnes : si quelqu’un porte un certain type d’uniforme, il est identifiĂ© comme un combattant du Hamas. Comme si vous me demandiez d’identifier un jeune des collines Ă partir de qui porte une kippa. Il y a un Ă©cart Ă©norme entre la dĂ©finition et la cible rĂ©elle. Et la dĂ©cision finale repose sur quelqu’un qui doit appeler ça une cible, sur la base d’informations partielles, et aussi sur la base d’une pression Ă fournir des cibles. On sait qu’il y a des combattants du Hamas dans le secteur, alors on se contentera d’un niveau de certitude de 60%. »
La consĂ©quence de cette logique, il la formule avec une image simple et glaçante : « Ça peut ĂŞtre une femme qui va Ă l’Ă©picerie et qui ressemble simplement Ă un combattant du Hamas. »
« Qui est responsable si on tue 100 enfants par erreur ? »
Le chercheur soulève une question juridique et morale que la technologie rend plus pressante : la chaĂ®ne de responsabilitĂ©. « Qui est responsable s’il y a une dĂ©faillance ? Et si on dĂ©couvre qu’Ă cause du système on a tuĂ© par erreur 100 enfants dans une Ă©cole ? Le technicien qui tenait le joystick ? Son commandant ? Le commandant du secteur qui a donnĂ© l’ordre de tirer ? Ou l’inventeur de l’application chez Rafael ? »
Ce questionnement trouve un Ă©cho dans la recherche internationale : le psychologue social Nicholas Septola explique qu’une personne peut rester formellement responsable tout en s’appuyant excessivement sur les sorties d’une machine, ce qui dilue en pratique toute responsabilitĂ© rĂ©elle. L’assistance d’une IA modifie les conditions cognitives dans lesquelles les dĂ©cisions sont prises — un système peut sembler efficace Ă court terme tout en Ă©rodant la vigilance nĂ©cessaire Ă un jugement responsable Ă long terme.
Trois étapes pour une doctrine éthique
Face Ă ce vide, Gal propose une dĂ©marche structurĂ©e en trois phases. La première : organiser des discussions et des simulations — des jeux de rĂ´le et des scĂ©narios de guerre oĂą l’on pose explicitement la question de ce qui est juste ou non, en rĂ©unissant les diffĂ©rents corps de mĂ©tier concernĂ©s et les juristes militaires. La deuxième : rĂ©diger une doctrine Ă partir de ces discussions — quelles sont les règles d’ouverture du feu sur la base d’informations issues d’une IA, quelles Ă©tapes sont obligatoires ? La troisième : diffuser cette doctrine Ă tous les niveaux, des opĂ©rateurs aux commandants en passant par les soldats.
« Dans Tsahal, il y a une doctrine pour tout. Sur la question de quand et comment tirer avec un fusil, il y a des plans de cours complets. Sur l’intelligence artificielle, il n’y en a pas. »
Gal dirige Ă©galement sa critique vers le système d’Ă©ducation de Tsahal, qu’il accuse de ne pas avoir pris l’initiative d’un travail systĂ©matique sur ces questions, malgrĂ© des signaux d’alerte qui remontent Ă 2016.
La guerre de Gaza a rendu ce dĂ©bat urgent. L’armĂ©e amĂ©ricaine et la sociĂ©tĂ© Anthropic se sont elles aussi affrontĂ©es publiquement cette annĂ©e sur les limites Ă imposer Ă l’utilisation de l’IA dans les armes autonomes et la surveillance de masse. Le « ComitĂ© pour l’arrĂŞt des robots tueurs », lancĂ© en 2013, rĂ©clame un droit international nouveau. Mais comme le note Gal lui-mĂŞme, il existe un risque rĂ©el que les dĂ©mocraties occidentales s’imposent des contraintes que la Russie et la Chine n’appliqueront jamais — offrant ainsi un avantage stratĂ©gique Ă leurs adversaires. Une Ă©quation sans rĂ©ponse simple, dans un monde oĂą les machines dĂ©cident dĂ©jĂ de qui vit et qui meurt.
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