Recrudescence de l’antisémitisme | Le Premier ministre du Canada admet : « Le tissu civique échoue à protéger les Juifs du pays »

C’est une phrase que les dirigeants occidentaux prononcent rarement, et encore moins en public. Mark Carney, Premier ministre du Canada, l’a pourtant dite clairement devant les fidèles du Holy Blossom Temple de Toronto, dans la nuit de mardi : « Le tissu civique du Canada échoue à protéger les Juifs du pays. » Pas une mise en cause de l’extrémisme étranger, pas une esquive rhétorique — une admission directe, nationale, et sans détour, d’une faillite intérieure.

Le discours du Premier ministre canadien intervient dans un contexte que les chiffres officiels rendent difficile à minimiser. Selon les données gouvernementales, sur les 1 342 crimes de haine à caractère religieux recensés en 2024, près de 70 % visaient des Juifs canadiens. Une communauté qui, rappelons-le, représente à peine 1 % de la population du pays. La disproportion n’est pas seulement statistique — elle dit quelque chose de profond sur la nature de la haine qui s’est réinstallée dans l’espace public canadien depuis le 7 octobre 2023.

Des actes, pas des discours

Carney n’a pas prononcé un discours de commémoration. Il a annoncé des mesures concrètes. La première : la création d’un Conseil consultatif fédéral pour les droits, l’égalité et l’inclusion, placé sous la direction du ministre Marc Miller, avec pour mandat explicite d’examiner la nature, l’ampleur et les ressorts de l’antisémitisme au Canada. Ce conseil sera notamment chargé de revoir les mécanismes de collecte de données sur les incidents antisémites et d’évaluer l’efficacité des investissements publics en matière d’éducation et de sécurité des communautés juives.

La deuxième mesure, plus immédiate : une enveloppe de 75 millions de dollars canadiens dédiée au renforcement de la sécurité des institutions religieuses — synagogues, écoles confessionnelles, centres communautaires. Une somme que le Premier ministre a lui-même qualifiée d’amère nécessité : « Cela me fait mal d’avoir à allouer 75 millions de dollars à cela — en réalité, même un seul dollar. » La formule dit tout : dans un pays qui se targue d’être l’un des plus multiculturels au monde, financer des gardes devant des synagogues ne devrait pas être une priorité budgétaire. Et pourtant.

La liste des violences

Carney a dressé un tableau de ce que les Juifs canadiens subissent au quotidien depuis bientôt trois ans. Des tirs contre des établissements scolaires juifs. Des cocktails Molotov lancés contre des synagogues. Des agressions contre des centres communautaires, des commerces, des étudiants sur les campus universitaires. Ce n’est pas une série d’incidents isolés mais un pattern, une tendance lourde, dont l’origine est clairement identifiée : l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 a agi comme un détonateur, libérant une haine qui existait déjà mais cherchait une occasion de s’exprimer.

La formule qu’il a utilisée pour conclure est celle d’un homme conscient de la limite de ses moyens : « L’horreur et la honte sont mondiales. Nos actes doivent être locaux. » Ce glissement — de la responsabilité internationale à l’obligation d’agir sur son propre sol — marque une forme de lucidité politique que l’on n’entend pas souvent dans les capitales occidentales, où la tentation est forte de dénoncer l’antisémitisme ailleurs tout en minimisant celui que l’on abrite.

Une précision sur les libertés civiques

Le Premier ministre a pris soin d’encadrer ses annonces d’une mise en garde : les mesures envisagées ne visent pas à restreindre la liberté d’expression ni à criminaliser la critique légitime de quelque gouvernement que ce soit, sur quelque sujet que ce soit. « Je veux être clair sur ce que ces mesures sont — et sur ce qu’elles ne sont pas », a-t-il insisté. Une précision qui reflète la tension permanente dans les démocraties libérales entre la protection des minorités et la préservation des libertés fondamentales — tension dont les adversaires de toute législation antidiscriminatoire se servent régulièrement pour bloquer les mesures de protection.

Le Canada rejoint ainsi une longue liste de pays qui, depuis le 7 octobre 2023, ont dû faire face à une explosion d’incidents antisémites sans précédent depuis des décennies. Ce qui distingue la déclaration de Carney, c’est le ton — l’aveu d’échec institutionnel, la responsabilité assumée, le refus de se cacher derrière des formules consolatrices. Que cela se traduise en actes durables reste à voir. Mais l’admission, au moins, est posée.

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