500 000 espions : voilà comment le régime défaillant de la planète parvient à se maintenir au pouvoir

Cuba est au bord de l’effondrement Ă©conomique sous le blocus et les sanctions amĂ©ricaines. En l’absence d’alliĂ©s pour la sortir de cette situation critique, le rĂ©gime communiste parvient Ă  se maintenir grâce Ă  un système de surveillance omniprĂ©sent et Ă  une main de fer qui contrĂ´le tous les aspects de la sociĂ©tĂ©, des centres sportifs aux salles de concert. L’appareil de renseignement, mis en place sous l’Ă©gide du KGB et de la Stasi, rĂ©prime toute menace contre le système de parti unique. Les organisations de dĂ©fense des droits humains estiment Ă  plus de 1 000 le nombre de prisonniers politiques dĂ©tenus sur l’Ă®le.

Jeudi dernier, les forces de sĂ©curitĂ© cubaines ont empĂŞchĂ© plus d’une douzaine de militants et de membres de l’opposition de participer aux cĂ©lĂ©brations de la fĂŞte nationale amĂ©ricaine, en procĂ©dant Ă  des arrestations et Ă  des assignations Ă  rĂ©sidence, selon l’ambassade des États-Unis Ă  La Havane. Cet Ă©vĂ©nement se dĂ©roule dans un contexte de pĂ©nuries sans prĂ©cĂ©dent de carburant et de produits alimentaires de base, ainsi que de coupures de courant continues. Ces phĂ©nomènes ont fragilisĂ© le maintien de l’ordre et ont conduit Ă  l’Ă©mergence de manifestations sporadiques ces derniers mois. Bien que le pays soit quasiment paralysĂ©, la police conserve la pleine capacitĂ© d’interrompre les manifestations et de procĂ©der Ă  des arrestations immĂ©diates, rapportait samedi le Wall Street Journal.

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Un quadrillage qui remonte à la Révolution

Le système de surveillance communautaire et gouvernementale cubain infiltre tous les segments de la population et neutralise les organisations civiles sur le terrain. Un rouage central de ce système est constituĂ© par les « ComitĂ©s de dĂ©fense de la rĂ©volution », dont les ramifications s’Ă©tendent sur des milliers de bâtiments et de rues Ă  travers l’Ă®le. Bien que ces comitĂ©s aient perdu de leur influence par rapport Ă  leur apogĂ©e, leur structure, qui comprend un prĂ©sident, des superviseurs politico-idĂ©ologiques et des organisateurs, incite encore les citoyens Ă  s’espionner mutuellement et Ă  signaler les manifestations de rĂ©sistance.

Yasser Souza, qui dirige une organisation caritative Ă  Santiago de Cuba fournissant nourriture et mĂ©dicaments aux plus vulnĂ©rables, dĂ©crit la situation et explique que les autoritĂ©s savent exactement qui entre, qui sort, comment les gens vivent, ce qu’ils font et comment ils gagnent leur vie.

Parallèlement Ă  la surveillance civile, le ministère de l’IntĂ©rieur constitue le noyau de la police politique. Ce ministère gère un vaste rĂ©seau d’agents infiltrĂ©s en civil et d’informateurs qui s’infiltrent dans les mouvements de protestation et les groupes indĂ©pendants, tels que les collectifs artistiques. Enrique Garcia, un ancien espion cubain ayant fait dĂ©fection aux États-Unis, affirme que le gouvernement a mĂŞme dĂ©ployĂ© des agents dans les cinĂ©mas pour empĂŞcher toute manifestation hostile au pouvoir. Garcia estime qu’il y a actuellement environ 140 000 agents de la sĂ©curitĂ© d’État et près d’un demi-million d’informateurs, un rĂ©seau colossal pour un pays d’environ 9 millions d’habitants. Au fil des ans, ce rĂ©seau a recrutĂ© des taupes Ă  presque tous les niveaux de l’appareil sĂ©curitaire amĂ©ricain et au sein de groupes d’exilĂ©s en Floride, et a mĂŞme mis en place un rĂ©seau d’espionnage dans les pays en dĂ©veloppement pour fomenter des rĂ©volutions.

Ce contrĂ´le strict s’Ă©tend Ă©galement aux Ă©tablissements d’enseignement et aux lieux de travail. Les organisations Ă©tudiantes, contrĂ´lĂ©es par la branche jeunesse du parti, surveillent le comportement des Ă©lèves Ă  tous les niveaux d’enseignement et sanctionnent ceux qui ne participent pas Ă  des activitĂ©s politiques. Ces organisations ont pour but de repĂ©rer les manifestations de dissidence et d’empĂŞcher la lecture d’ouvrages interdits ou l’Ă©coute de chansons prohibĂ©es. Souza se souvient qu’au dĂ©but des annĂ©es 2000, alors qu’il Ă©tudiait Ă  l’universitĂ© de Santiago de Cuba, la surveillante veillait Ă  ce que personne n’Ă©coute le duo de rap contestataire Los Aldianos, dont les membres vivent aujourd’hui en exil. Ă€ l’Ă©poque, les jeunes Ă©changeaient clandestinement des CD pour Ă©couter cette musique interdite.

Parallèlement, les syndicats contrĂ´lĂ©s par le parti et les services de renseignement surveillent les lieux de travail. La plupart des Cubains travaillant dans des entreprises publiques, les licenciements constituent un outil efficace de rĂ©pression et de contrĂ´le social. Boris Gonzalez, dĂ©mis de ses fonctions de professeur en 2015 pour avoir tenu des blogs critiques, affirme qu’il existe un large Ă©ventail de mĂ©thodes employĂ©es contre les dissidents. Il raconte avoir passĂ© une vingtaine de nuits en cellule et que, lorsque des opposants au rĂ©gime envisagent de quitter le pays, les forces de sĂ©curitĂ© les attendent Ă  l’aĂ©roport et les conduisent au poste de police afin qu’ils ratent leur vol.

Dans le secteur des mĂ©dias et des communications, Etecsa, le monopole d’État des tĂ©lĂ©communications, collabore directement avec les services de sĂ©curitĂ©. L’entreprise Ă©coute les appels, effectue des analyses et coupe l’accès Ă  Internet dans les zones de protestation afin d’empĂŞcher l’organisation et l’expansion des mouvements citoyens. Faute d’un accès Internet stable Ă  domicile, la plupart des Cubains sont contraints d’utiliser des smartphones coĂ»teux pour rester connectĂ©s.

Un système né sous influence soviétique

Le système de renseignement cubain s’enracine profondĂ©ment dans l’histoire. Établi sous l’Ă©gide du KGB soviĂ©tique et de la Stasi est-allemande, il est tristement cĂ©lèbre pour la terreur qu’il emploie afin de rĂ©primer toute menace au système de parti unique. Cet appareil a permis au Parti communiste de survivre Ă  la chute du mur de Berlin en 1989 et Ă  la dissolution de l’Union soviĂ©tique en 1991, malgrĂ© les prĂ©visions internationales qui laissaient prĂ©sager que Cuba serait le prochain pays Ă  s’effondrer. La gĂ©ographie joue un rĂ´le majeur dans cette survie, car le statut insulaire de Cuba permet au gouvernement de mieux contenir les influences extĂ©rieures. Traditionnellement, les Cubains mĂ©contents du rĂ©gime choisissent de quitter l’Ă®le pour Miami ou d’autres destinations plutĂ´t que de rester et de s’opposer au gouvernement.

L’arrivĂ©e d’internet sur les smartphones en 2018 a brisĂ© le monopole d’État sur l’information. Cependant, les mĂ©dias officiels restent la principale source d’information pour beaucoup, en raison de l’interdiction totale de couvrir les manifestations et de la persĂ©cution du journalisme indĂ©pendant. L’information indĂ©pendante est principalement diffusĂ©e par des citoyens qui publient des vidĂ©os sur les rĂ©seaux sociaux et qui sont parfois arrĂŞtĂ©s pour atteinte Ă  la sĂ»retĂ© de l’État, ou qui utilisent des VPN pour contourner les blocages.

Il y a cinq ans, l’Ă®le a Ă©tĂ© secouĂ©e par des manifestations massives de jeunes, au cours desquelles une chanson est devenue un hymne et a conduit Ă  l’emprisonnement de centaines d’Ă©tudiants qui rĂ©clamaient la libertĂ© d’expression. Aujourd’hui, les citoyens risquent l’arrestation et des amendes simplement pour l’Ă©couter. L’annĂ©e dernière, les responsables de la jeunesse du parti ont jouĂ© un rĂ´le dĂ©terminant dans la rĂ©pression des manifestations Ă©tudiantes contre la hausse du prix des forfaits internet.

L’organisation de dĂ©fense des droits humains Coblex a recensĂ© 663 cas d’assignation Ă  rĂ©sidence arbitraire visant des militants, des journalistes indĂ©pendants et des proches de prisonniers politiques au cours des quatre dernières annĂ©es. Clemente Morgado, un habitant de La Havane, constate qu’en raison du risque Ă©levĂ© d’arrestations, un couvre-feu nocturne non dĂ©clarĂ© est en vigueur dans la ville.

De leur cĂ´tĂ©, les autoritĂ©s cubaines rejettent systĂ©matiquement les accusations de violations des droits de l’homme, les qualifiant de campagne de diffamation politique orchestrĂ©e par les États-Unis. Selon l’ancien espion Garcia, l’appareil sĂ©curitaire et de renseignement de La Havane, Ă  l’instar du reste du pays, se dĂ©sagrège, mais conserve sa capacitĂ© dictatoriale Ă  rĂ©primer les manifestations et Ă  arrĂŞter rapidement les manifestants identifiĂ©s.

Sur des sujets liĂ©s Ă  Cuba et Ă  ses rĂ©seaux d’influence dans la rĂ©gion, on peut Ă©galement lire notre article sur la relation compliquĂ©e entre Fidel Castro, les Juifs et IsraĂ«l, ainsi que notre article Ă©voquant le rĂ´le des gardes du corps et espions cubains auprès du rĂ©gime de Maduro au Venezuela.