Deux femmes, deux mondes — et l’Europe qui donne des leçons

Un reporter israélien revient de Gambie et n’en croit pas ses yeux : des plages peuplées de femmes européennes de plus de soixante-dix ans, entourées de jeunes hommes africains de vingt ans, dans une industrie du désir construite sur la misère d’un pays et la solitude d’un autre. Ce qu’il décrit est réel, documenté, et finalement humain dans sa tristesse. Mais ce tableau m’a frappée d’une manière qu’il n’avait sans doute pas anticipée. Pas par le jugement que l’on pourrait porter sur ces femmes, ni sur ces hommes. Mais par le contraste absolu qu’il dessine avec une autre femme, à dix mille kilomètres de là — une femme que l’Europe ne voit pas, ou refuse de voir.

L’autre femme

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Elle s’appelle n’importe quel prénom. Elle habite Sderot, ou Ashdod, ou Kiriat Shmona, ou Tel Aviv. Ce matin, elle a préparé le petit-déjeuner de ses enfants en tendant l’oreille — pas par habitude de mère, mais parce que l’alerte peut sonner à tout moment. Elle a appris à compter les secondes entre le bip et le moment où elle doit attraper ses petits et courir vers la pièce sécurisée. Quinze secondes. Parfois dix. Elle les a comptées tellement de fois qu’elles sont inscrites dans ses muscles avant même d’être dans sa tête.

Son fils aîné est à Tsahal. Elle lui a dit au revoir il y a trois semaines sur le quai d’une gare, et depuis elle vit avec son téléphone comme une cinquième main. Pas pour recevoir des photos de vacances. Pour ne pas recevoir l’appel qu’elle redoute. Elle a regardé d’autres mères recevoir cet appel. Elle connaît leur visage, parce qu’il a été filmé, parce qu’Israël est une nation si petite que chaque deuil appartient à tout le monde.

Cette femme ne part pas en Gambie chercher de l’amour. Elle ne cherche pas l’amour — elle survit à l’amour. Aimer en Israël, c’est vivre sous la menace permanente de perdre ce qu’on aime.

Ce qu’elle ne demande pas

Elle ne demande pas votre pitié. Ce serait lui faire injure. Elle ne veut pas non plus votre admiration condescendante — cette façon qu’ont certains Européens de la regarder comme un spécimen de courage exotique, entre deux hashtags. Ce qu’elle voudrait, c’est peut-être simplement que l’Europe la laisse défendre sa vie sans lui expliquer comment le faire.

Parce que c’est là que le contraste devient insupportable. La même Europe dont les femmes vont chercher en Afrique ce que leur propre civilisation ne leur donne plus — chaleur, désir, présence — cette même Europe se lève, morale et sourcils froncés, pour expliquer à Israël qu’il répond mal, qu’il frappe trop fort, qu’il doit proportionner son droit de vivre. Elle a des avis très précis sur les colonies, les checkpoints, le droit international — et aucune expérience des quinze secondes entre l’alerte et l’explosion.

L’Europe n’a plus de conscription dans la plupart de ses pays. Elle n’a plus de frontières qu’elle défend avec son propre sang. Elle a délégué sa sécurité à l’OTAN, c’est-à-dire aux États-Unis, c’est-à-dire à l’Amérique qu’elle critique par ailleurs. Et depuis cette confortable position, elle observe Israël comme on regarde un voisin turbulent par la fenêtre — sans avoir jamais ouvert sa propre porte la nuit pour faire face à ce qui est dehors.

Ce que l’une a que l’autre n’a plus

Il y a quelque chose que la femme israélienne possède, et que la femme européenne sur la plage gambienne est peut-être allée chercher au bout du monde sans le trouver : le sens. Non pas le sens au sens philosophique — mais le sentiment que sa vie compte pour quelque chose de plus grand qu’elle-même. Que son sacrifice — et c’en est un, quoi qu’on en pense — s’inscrit dans une histoire, une continuité, un peuple.

Quand elle envoie son fils à Tsahal, elle ne l’envoie pas à la mort pour une abstraction idéologique. Elle l’envoie parce que si elle ne le fait pas, quelqu’un arrivera lui ouvrir la fenêtre. Elle le fait parce que son peuple a appris à ses dépens, il y a moins d’un siècle, ce que signifie ne pas avoir d’armée. Cette mémoire n’est pas une rhétorique — elle est tissée dans chaque famille, chaque nom, chaque photo sur un mur.

L’Europe a oublié cela. Elle peut se le permettre parce que d’autres le font pour elle. Et parce qu’elle a oublié, elle se croit en position d’enseigner.

Ni supérieure, ni inférieure — juste honnête

Ce texte n’est pas un réquisitoire contre les femmes européennes. Leur solitude, leur quête, méritent de la compassion, pas du mépris. Ce n’est pas non plus une glorification naïve d’Israël — aucune société ne mérite d’être idéalisée, et Israël n’échappe pas à ses propres contradictions.

Mais quand l’Europe sort les leçons de morale contre un pays dont les enfants dorment avec un gilet pare-éclats à portée de main — quand des gens qui n’ont jamais entendu une sirène d’alerte viennent expliquer à des gens qui y dorment depuis leur naissance comment se défendre justement — il y a quelque chose qui sonne faux, profondément et intolérablement faux.

La femme sur la plage gambienne cherche quelque chose. La femme israelienne protège quelque chose. Toutes les deux méritent d’être comprises. Mais une seule d’entre elles mérite qu’on lui fasse la leçon.

C’est la première.

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